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Domaine étranger Un drame dur à cuire

juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275 | par Jérôme Delclos

Mémoires fictives d’une passion fatale, Sylvia de Leonard Michaels est un grand roman dérangeant, qui interroge la cuisine de l’écrivain et le rôle du lecteur.

Brillant nouvelliste, romancier, essayiste, Leonard Michaels (1933-2003) est né la même année que Philip Roth à qui il est souvent comparé pour son sens de la description des relations humaines, surtout dans tout ce qui travaille, du côté du sexe, le mâle américain blanc de la middle class urbaine et surdiplômée. Au début de son roman The Men’s Club (1978) dans lequel des hommes se confient sur leurs relations avec les femmes, l’un d’eux demande à la cantonade s’il peut raconter une histoire, à quoi quelqu’un répond « Seulement si elle se termine mal ». Dans un entretien donné à la Paris Review en 1990, l’interviewer soumet à Leonard Michaels la citation fameuse de Faulkner : « Si un écrivain doit voler sa mère, il n’hésitera pas : l’ode sur une urne grecque vaut bien quelques vieilles dames ». À quoi Michaels répond pensivement « Dirait-il la même chose s’il s’agissait de jeunes filles ? ». C’est l’enjeu crucial de Sylvia qui a d’abord été un projet d’essai non publié, puis une nouvelle dans un recueil, puis en 1990 un roman, Sylvia, et en 1992 le même mais sous le titre Sylvia : a Fictional Memoir, ce que l’on pourrait rendre par « Mémoires fictives » ou « fictionnalisées ». C’est donc une histoire éditoriale hésitante, ajustée au fil du temps, que celle de Sylvia dont les publications françaises – Bourgois et Points en 2010, à présent Le Gospel –, dans la traduction de Céline Leroy précédée de l’introduction de l’écrivaine Diane Johnson qui n’aide pas, installent la lecture d’une autobiographie plutôt que d’une autofiction, quand la V.O. américaine est plus compliquée.
C’est que la matière l’est : presque trente ans après le suicide de sa première femme Sylvia Bloch en 1964, Michaels recycle leur histoire en roman. Un enfer pour eux deux alors jeunes, elle plus que lui qui a 27 ans : elle en a 19 en 1960 quand leur histoire commence, trop vite. Étudiante en licence, elle vient de rompre avec un petit ami, en a depuis peu un autre. Le narrateur de Sylvia, lui, est retourné à New York chez ses parents après son échec à Berkeley en Californie – « années gâchées, doctorat inachevé » (l’éloge posthume que Berkeley University consacre au professeur émérite Michaels dit autre chose : en 1960 il était déjà « assistant professor »). Il n’a pas de petite amie, se rêve en écrivain. Leonard est plus âgé que Sylvia mais qui semble dans le roman avoir une vie plus adulte et émancipée que la sienne. Au lendemain de leur première nuit quelques heures après leur rencontre, elle lui annonce qu’elle part à Boston « pour passer le trimestre d’été à Harvard » sur son campus. Il y a là son ex-petit ami. Leonard, à sa propre surprise, est aussitôt jaloux. Elle lui propose de partir avec elle. « J’ai pris le train. Nous avons trouvé une chambre… En vérité, je ne savais pas ce que je faisais ni pourquoi j’étais à Cambridge. »
C’est une relation, dit le narrateur, qui n’a pas eu de début. À Cambridge puis de retour à New York, – le Greenwich Village dans un taudis infesté de cafards et de rats –, ils se déchirent, font l’amour, Sylvia casse de la vaisselle, part, revient, repart, la nuit il la cherche. Il est perdu. « (…) à force de nous disputer tous les jours, nous étions devenus férocement intimes. » Elle pleure, s’inflige des blessures. Ils se marient. Elle a tout d’une folle et lui d’un dépressif. Leurs seuls moments de répit sont au cinéma, dans les clubs de jazz dont Leonard restera un habitué. Ils fument beaucoup de marijuana. Janvier 1964, il trouve en lui la force de la quitter. Elle se tue. « Après l’hôpital, la morgue et les obsèques, il ne me restait rien. Personne d’autre ne pleurait ».
Chaque page nous contraint à nous positionner et nous interroger : le point de vue de la jeune femme nous manque. Leurs scènes de violence nous font inévitablement nous demander si les choses pouvaient, auraient pu se passer autrement. Le style tout en effets sans affects a fait la réputation de Michaels. À la presque fin, cette phrase du narrateur qui se retrouve veuf : « Je trouvais que je ne m’en sortais pas trop mal ». Plus loin, « La réalité se résumait à mon besoin, plus réel que la mort ». Une nouvelle de Michaels en 1989, « Diary of an ex », s’achève ainsi : « Nous étudions les criminels comme s’ils volaient, tuaient et violaient pour être compris. Je voulais aussi être compris dans ce que j’ai de pire ».

Jérôme Delclos

Sylvia, de Leonard Michaels
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy, Le Gospel, 119 pages, 20

Un drame dur à cuire Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°275 , juillet 2026.
LMDA papier n°275
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