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Textes & images L’au-dessus de l’eau dessous

juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275 | par Jérôme Delclos

En éclats comme son sujet, le livre de Sylvain Maestraggi nous révèle un passé qui résiste, underground, à sa disparition.

Notes sur les rivières d’Athènes

Sylvain Maestraggi, co-auteur avec Christine Breton d’un essai remarqué, Mais de quoi ont-ils eu si peur ? (Éditions commune, 2016), connaît bien son Walter Benjamin : son entreprise de sauvetage du passé détruit par l’histoire des dominants, et son projet d’un livre qui ne serait fait que de citations. Tenant ensemble ces deux contraintes, respectivement de fond et de forme, Notes sur les rivières d’Athènes entrelace un journal de voyage en Grèce, des photographies prises par l’auteur, des documents d’archives, et des citations où l’on croisera aussi bien Platon et Sophocle que Chateaubriand, Ursula Le Guin, Élisée Reclus, des poètes, des archéologues, et ce slogan d’un militant athénien : « Le béton nous a noyés, pas les rivières ! »
À tout seigneur, tout honneur : qui a lu le Phèdre de Platon se souvient du début fameux de ce dialogue où le philosophe, pour une fois, fait sortir Socrate de la cité pour l’installer à l’ombre fraîche d’un platane au bord d’une rivière, l’Illissos. C’est déjà étonnant quand on ne connaît aujourd’hui, en touriste, que la métropole bétonnée, polluée, chauffée à blanc par le réchauffement climatique si bien que, note Maestraggi, « Lors de mes marches à Athènes, je n’ai fait que boire, boire, boire. Impossible par une telle chaleur de survivre sans boire. Le premier geste d’un serveur est de vous apporter un verre d’eau ».
Plus loin, on peine à y croire, « Un brocanteur de Monastiraki me raconte qu’il y avait 570 rivières aux alentours d’Athènes ». En 1954, un architecte et peintre grec, Dimitri Pikionis, témoigne du désastre dans son essai Outrage à la terre  : « Qu’avez-vous fait à Éleusis ? Qu’avez-vous fait à Illissos et Kifissos, mes eaux sacrées ? Vous les avez changées en égouts, vous y avez déversé les eaux usées de vos usines ».
Les photographies de Maestraggi en Grèce rendent compte d’une catastrophe à bas bruit, identique à l’archive qui montre la « couverture de la rivière Jarret » à Marseille en 1957, et au plan du film Point Blank de John Boorman (1968) où l’on voit Lee Marvin au bord du canal de béton qu’est devenue la rivière de Los Angeles. En 1938, l’archéologue français Yves Béquignon assiste à la fin : « C’en est fait maintenant. Les journaux athéniens (…) nous annoncent qu’un nouveau lit a été creusé à ciel ouvert jusqu’au pont du Stade ; puis l’Illissos disparaîtra sous un nouveau boulevard large de 40 mètres, et ne sera plus qu’un vulgaire égout ».
Et pourtant à Athènes, comme à L.A. si l’on en croit le poète Gary Snyder, « L’eau sera toujours là et elle arrivera toujours à se frayer un passage ». D’où pour Maestraggi une flâneuse et pensive méditation au hasard des lieux et des rencontres. « Après quelques mots de conversation, Dimitrios va chercher deux pieds-de-biche dans sa voiture, et à l’endroit exact où il y a dix ans je cherchais l’Illissos de Platon et ne trouvais que des voitures, il soulève une plaque de métal et nous descendons. (…) l’eau qui coule ici est claire. – Est-ce que c’est l’eau de la rivière ou des égouts ? – C’est l’eau de la rivière, si tu marches quatre heures en remontant le tunnel tu arrives au mont Hymette, de l’autre côté, tu vas vers la mer. »
Les très belles photos couleur de l’auteur illustrent une aporie. Qu’est-ce qu’un passé détruit qui ne passe pas ? Arches d’un pont, abandonné, dont les piliers baignent dans une mare. Plaques de bitume brisées par le passage souterrain d’une eau invisible. Soudain, courant entre deux berges de béton, un ruisseau limpide. On se trouve ici, avec ce comblement de la rivière indécis, toujours menacé d’inondation, disons dans les combles de notre modernité : à crever sous le présent, le passé le crève, il le fait à tout instant pour qui sait voir. Ou entendre, de ceux qui vivent là, ce qu’il en est.
Ni espoir ni désespoir mais plutôt, contre la tentation de la résignation, la vitalité d’une mélancolie éblouie. « Le paradis est pour ainsi dire éparpillé sur toute la terre, et c’est pourquoi il est devenu méconnaissable – ses traits épars doivent être réunis – son squelette doit être complété. Régénération du paradis » (Novalis dixit).

Jérôme Delclos

Notes sur les rivières d’Athènes,
de Sylvain Maestraggi
Zoème, 64 pages, 18

L’au-dessus de l’eau dessous Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°275 , juillet 2026.
LMDA papier n°275
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LMDA PDF n°275
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