Cette page semble se répéter : après Éliette Abécassis et Gaspard Koenig, revoilà un normalien-baladin, Nathan Devers. Lequel publie chez Gallimard un essai dont le titre ne modifie que d’un complément celui d’Aimer, roman de Sarah Chiche chroniqué ici même il y a quelques mois – mais quel complément, puisqu’il s’agit désormais d’Aimer Jérusalem.
Pas de souci. Et puis Quitter Gaza ? Gardons-nous toutefois de donner voix à nos passions tristes, et prenons la peine d’ouvrir cette somme qui dissuade les positions trop tranchées. Tout y commence par une « cassure » : alors qu’il s’apprête à faire l’éloge de l’universalisme au festival Beyrouth Livres, Devers découvre le 7 octobre 2023 qu’Israël est « mortel » ; lui qui avait rompu avec ses croyances et son destin de rabbin, il se sent bientôt agité de « sentiments tribaux, quasi régressifs ». Ainsi, « peut-on rester humain quand le monde ne l’est plus ? », et « me radicalisais-je tout seul ? ». D’autres questions émergeront, d’autres sursauts de réflexivité critique, d’autres manières de traquer les sectarismes. Ici un développement sur l’absence d’empathie pour les victimes du 7 octobre, mais aussitôt suivi d’un autre consacré à la déshumanisation des Palestiniens ; et puis, d’« équation insoluble » en « choix impossible », le tiraillement d’Israël entre exigences morales et considérations stratégiques ; mais aussi la double doctrine des Écritures, entre l’humanisme d’Abraham et la violence de Moïse. « À la lumière de cette contradiction, nous pouvons ainsi formuler clairement le problème qui nous occupe depuis le début de ce livre » – on y arrive : Israël serait un « pays scriptural », une sorte de verbe en actes qui « transpose, dans son existence concrète, toutes les contradictions » du texte biblique.
On pourrait s’arrêter là, page 280. On se priverait toutefois d’une dernière partie où, délesté de la méthode sceptique, libéré des contraintes de l’Histoire et de la Dissertation, Aimer Jérusalem peut prendre son envol. Le temps est venu de commuer les oppositions en parallélismes : « Tandis que Jérusalem est une cité pour l’âme, Tel Aviv parle la langue des corps » – c’est ici notamment que la « littérarité inhérente au destin d’Israël » trouve de nouveaux atours, dans la « diogénerie diffuse » propre au « tel-aviving », « feel-good paradoxal » laissant la « possibilité de sortir de chez soi en quasi-pyjama »1, voire en « assortiments corsets-tongs et chemises-shorts » que portent ces résidents « certes ancrés dans cette ville qu’ils chérissent de tout leur être », mais éprouvant le « besoin, par moments, de prendre le premier billet d’avion pour s’envoler vers des horizons lointains ». Soit une utopie réalisée, une ville-campagne classique & moderne où peut se chanter l’oxymore, une cité « construite par des corps-esprits pour être fréquentée des esprits-corps ». Autrement dit : « À Tel Aviv, mon âme retrouve sa matière », tandis que « Mon corps, à Tel Aviv, est une chose qui pense », ce qui est bien cool.
Les bras rhétoriques de Nathan vont encore s’ouvrir plus large à l’avant-dernier chapitre, tout entier consacré à Bernard-Henri Lévy qui lui transmit le commandement de La Règle du jeu. Il relate leur rencontre, « un après-midi de printemps », et « la découverte progressive » de l’homme : son « côté chevaleresque », « son rapport ascétique au travail », « la rapidité absolue de son intelligence », « Sa science des hôtels. Des lieux. Des plages et des piscines », « son heure quotidienne de papillon »2, ou encore « Son incapacité à commenter la météo, à faire des blagues de cul ou à tomber malade ». L’Antéchrist des PMU en somme, mais pas que : surtout un écrivain, « vrai poète », « certes évidemment moderne » quoique « rappelant Bossuet », avec quelques traces « de la folie surréaliste », sans oublier « des échos du premier romantisme », et « bien sûr un tropisme vers l’écriture épique ». Une solution inouïe donc, « comme si ses textes n’étaient pas rédigés dans notre français actuel et profane, mais qu’ils avaient été traduits depuis un langage confidentiel, suspendu dans le temps. » Qu’est-ce à dire ? Qu’il y a, au terme de notre chevauchée herméneutique, un twist : « Cette langue, je la reconnaissais : c’était un hébreu invisible ». Mais attention, pas n’importe quel hébreu invisible : « L’hébreu universel d’un Européen biblique. L’hébreu biblique d’un Juif universel. » Chiasmes, doux tangage, balancements, ébriété des mots : il y a Bernard et Bossuet, Jérusalem et Tel Aviv, l’âme et le corps, les corsets et les tongs, l’avion et l’avion. Plus rien qui gêne dans ces attelages, on se sent léger, comme si quelque chose était discrètement sorti du champ, comme élégamment dissous au fil du livre. Toujours est-il qu’Aimer Jérusalem, à la fin ça passe crème.
Gilles Magniont
Illustration : Patrick Arcat
1 Tendance qui semble s’être répandue, il faut le noter, dans certains espaces limitrophes.
2 S’agit-il d’une heure de piscine ou d’un moment diapré où, chaque jour, Bernard devient papillon ?
À la pointe Merci Bernard
mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273
| par
Gilles Magniont
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Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°273
, mai 2026.
