De l’extérieur, l’usine ressemble à une prison, structure en béton, barrières de sécurité, clôture grillagée. Et caméras de surveillance. Clean. À l’intérieur, travaillent à la chaîne, dix heures par jour, sans pause, et six jours sur sept, des femmes et des hommes, quelques Blancs, beaucoup d’immigrés sans papiers, venus d’Équateur, du Laos, de Chine… « Tant de langues réunies en un même lieu alors que personne n’en fait usage. » On hoche la tête, on pointe du doigt. C’est tout. Il y fait cinq degrés pour empêcher la propagation des bactéries. Les ouvriers endurent le froid comme ils peuvent et tentent d’oublier leurs articulations gonflées. Certains portent des couches, l’accès aux toilettes dépend du contremaître, et le contremaître dicte la loi. La ville de Springdale, Arkansas, USA, est connue pour son industrie de la viande. Dans cette usine modèle, on abat des poulets. « Cent soixante-quinze poulets à la minute » : c’est la fierté du boss, Luke Jackson, un jeune arriviste. Il certifie que les bêtes ferment les yeux quand ils sont décapités – donc tout va bien. Puis, les poulets sont ébouillantés, éviscérés. Puis, hop, hop, ils filent à la découpe. Certains ouvriers, comme Edwin, ne font que la cuisse gauche, d’autres, la droite. Gabriela, elle, sépare les blancs. Tous répètent les mêmes gestes en rêvant à des jours meilleurs. À la fin de leur service, plus de vingt mille poulets ont défilé entre leurs doigts. Pour atterrir en jolis nuggets dans les assiettes des familles américaines. Image du bonheur.
Après Chiens des Ozarks, où l’on voit la sauvagerie des hommes régner sur la nature, Eli Cranor récidive dans la noirceur mais aussi, et c’est là tout son talent, imagine au-delà de la dureté de la vie, une tendresse, franche, raisonnée, costaude. À la chaîne est une sorte de roman d’amour passé à la moulinette de la réalité, à moins que ce ne soit un roman sur la fausse ruralité, ou le prolétariat, ou le libéralisme, ou la violence faite aux femmes, ou, carrément, une belle histoire féministe. Avec une précision aussi poétique que politique, Eli Cranor décortique l’exploitation au travail et scrute avec une même ampleur narrative les histoires de couples. D’un côté, il y a les riches, Luke le patron, Mimi son épouse, mère au foyer, elle chasse l’ennui à coups de tequila. De l’autre, les damnés de la terre, Gabriela, celle qui sépare les blancs, une solide, et Edwin, celui des cuisses gauches, son branquignol de mari. Ils ont fui le Mexique pour un eldorado de tristesse, vivent dans un mobile home planté au milieu de centaines de mobile homes (impressionnante photo de couverture). Edwin, brutalement licencié, croit tenir sa revanche en utilisant le bébé du boss… Au rythme des tubes de Johnny Cash, Eli Cranor fait monter la tension, glisse des phrases sans appel du style « Tout rêve américain naît d’un cauchemar » et s’impose, tranquille, dans la lignée des grands raconteurs d’histoires de son pays – les Ron Rash, Tom Franklin, Chris Offutt. Il fait briller le roman noir et réenchante la littérature prolétarienne. Et casse en mille morceaux ce foutu rêve américain.
Martine Laval
À la chaîne, d’Eli Cranor, traduit de l’anglais (États-Unis)
par Emmanuelle Heurtebize, Sonatine, 320 pages, 22,50 €
Domaine étranger Adieu poulets
février 2026 | Le Matricule des Anges n°270
| par
Martine Laval
Lutte des classes dans une usine d’abattage de volailles, histoires d’amour malmenées et femmes en révolte : c’est À la chaîne d’Eli Cranor, une nouvelle voix américaine. Splendide.
Un livre
Adieu poulets
Par
Martine Laval
Le Matricule des Anges n°270
, février 2026.

