La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
ZA Loup à Loup 83570 Cotignac
tel ‭04 94 80 99 64‬
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Domaine français Nocturne envol

février 2026 | Le Matricule des Anges n°270 | par Feya Dervitsiotis

Dans ce magistral premier roman allégorique, un jeune garçon traverse une forêt à la recherche d’un oiseau – et de son identité.

À l’orée de Viens Élie, on reconnaît ses influences norvégiennes. Il y a du Tarjei Vesaas dans le rapport foudroyant à la nature. Il y a du Jon Fosse dans les dialogues monocordes, dans la cartographie réduite à si peu – des champs, une barque, la maison, la forêt –, dans le recours à la répétition comme unité de mesure. Plus loin, lorsqu’il devient clair que la seule errance d’Élie fait le livre, on songe à Mes deux mondes de l’Argentin Sergio Chejfec, récit vertigineux d’une promenade dans un parc, ou encore à la Wanderschaft des Romantiques allemands. Mais très vite ces autres textes se font oublier : Jonas Sollberger nous mène dans son propre pays.
Parti à la recherche de son oiseau Moïse, Élie se perd dans une forêt d’arbres et de bêtes, mais surtout de souvenirs, de désirs, de mots, de signes à déchiffrer. Il n’en sortira qu’à l’autre bout de la nuit, au terme d’une trajectoire apparemment hasardeuse dans l’inconnu de son âme. Ce passage, au cours duquel Élie se désincorpore de sa famille et acquiert, par son choix continu d’avancer, une identité propre, est une épreuve homérique que la langue de Jonas Sollberger fait éprouver. Là où « la mère », « la sœur », « le père » ont une parole directe, annoncée par un retrait, la parole d’Élie se fond dans la narration. Aux abords de la maison, la page est plutôt clairsemée, les phrases courtes et hachées. Dans la forêt la ponctuation n’a plus cours, les mots s’entrelacent, les pages se noircissent, tandis que les chênes, hêtres, sapins, noisetiers se multiplient à l’infini, formant une masse indistincte dans laquelle Élie s’engouffre passionnément.
Comme le Moïse biblique fendait les eaux, Moïse l’oiseau disparu (magnifique prétexte) permet à Élie d’ouvrir la forêt. Le visible et l’invisible s’y frôlent, les temps s’y confondent, et surtout les peurs, nombreuses, s’y cristallisent. La grand-mère d’Élie redoutait l’eau de l’étang ; Élie a peur pour Moïse, imagine les différents prédateurs auxquels il sera confronté, ou les branches d’arbres toxiques sur lesquelles il pourrait se poser ; sa sœur lui apporte à manger, de peur qu’il ait faim. La mère dit craindre l’obscurité qui tombe, comment retrouvera-t-il son chemin ? Mais Élie sent qu’il y a autre chose – pendant tout le livre, plus que Moïse, c’est la véritable peur de sa mère qu’il recherche, avec pour seul indice le souvenir brumeux d’un cri lancé dans son enfance. Après quoi elle avait cessé de les emmener en forêt. L’épisode mal compris finit par surgir de la broussaille de ses souvenirs – était-ce parce qu’Élie avait essayé la jupe de sa sœur ? La forêt, c’est le lieu du trouble, de l’indéterminé. Ainsi le père se contente symboliquement d’abattre l’arbre du jardin, sans se risquer dans la forêt.
À mesure qu’il avance, Élie comprend que sa peur à lui est d’une tout autre nature : le recrutement militaire obligatoire qui doit survenir le lendemain. C’est de cela qu’il s’éloigne en avançant au hasard vers le cri de sa mère conservé dans la forêt. Qu’importe la nuit, puisqu’il avance vers ce lieu intérieur qu’il nomme « le milieu de la forêt » et qu’« aucun chemin ne mène là-bas ». À un moment, la mère et la sœur ne peuvent plus l’atteindre. Elles ne tentent plus de le rejoindre, comme s’il avait franchi un point de non-retour et que la forêt représentait soudain les limites infranchissables d’Élie, qu’il était devenu la forêt (« maintenant les jambes et les pieds d’Élie sont aussi sombres que le tronc du noyer recouvert de champignons lignicoles »). Pas d’oiseau, mais la liberté.
Les « viens Élie » proviennent de deux directions : des sirènes qui rappellent Élie au cours normal des choses, mais aussi d’une voix intérieure, attribuée à Moïse, qui exhorte le garçon à prendre son envol. Entre les deux se trouvent la forêt et le livre de Jonas Sollberger, qui associe souvent ces deux images (« Regarde Élie, c’est un livre. C’est un livre d’Elfriede Jelinek », lui dit sa sœur désignant des arbres). Chercher un oiseau dans une forêt serait la meilleure définition de la littérature. C’est celle de Llewelyn Powys à propos de l’œuvre de Theodore Francis Powys, rapportée par Anne Serre dans Rêve cette nuit (Verdier, 2026) : « C’est un oiseau vraiment sauvage qu’il chasse, un oiseau qui vole en zigzag. Il chasse Dieu. »

Feya Dervitsiotis

Viens Élie, de Jonas Sollberger
Éditions de Minuit, 136 pages, 17

Nocturne envol Par Feya Dervitsiotis
Le Matricule des Anges n°270 , février 2026.
LMDA papier n°270
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°270
4,50