Puisant dans la « matière de rêve » des souvenirs, Fabrice Gabriel revient au « centre du monde ». Du moins au sien, celui de son « éducation sentimentale » : le cinéma Le Central, situé dans une « modeste » ville de Lorraine où « les dimanches étaient longs ». Une salle née avec le muet qui disparaîtra dans les années 1980, ayant « vécu son siècle », autrement dit « le temps d’une vie, ce temps normal, à chacun scandaleux ». Ce cinéma disparu, dans lequel l’auteur « continue peut-être de vivre », est l’excuse idéale pour écrire un livre tout en digressions, une exploration de son histoire personnelle et familiale à travers le prisme des films, ces drôles de fantasmes projetés qui transforment la lumière en magie. Le cinéma, art plein de fantômes qui convoque des morts sur l’écran, est propice au bal de la mémoire, à réveiller le goût de l’enfance et de l’adolescence, les mystères enfouis dans le passé de notre propre vie. Ainsi de la figure désarçonnante d’un grand-père, incessamment convoquée et pour toujours, sans doute, inexplicable. Et « quand on sort de la salle, s’il fait nuit, qu’il pleut, ou si c’est l’été, le plein jour écrasant de midi », tout cela « compte », la plaque sensible du réel rejoignant ainsi celle de la fiction que l’on vient de quitter.
Le cinéma est prolongement et commentaire de la vie, celles des autres et la sienne : Gabriel se reconnaît dans les « jeunes gens » qui peuplent les films de Pialat, « flirt, cafés, cigarettes », tandis que lui et ses camarades filent « vers des départs », vers la vie adulte qui s’annonce. Celle de l’auteur inclura d’abord Paris, « pour de vrai » et plus seulement dans les films, « toute une histoire à reprendre, vite » pour le jeune provincial qu’il est. La célèbre cinémathèque de Chaillot en sera un lieu intimidant. Viendront ensuite Berlin puis New York, où il débarque « tel le héros novice d’un roman d’apprentissage ». Il y suit, ébahi, sur l’écran de la fenêtre du taxi, le décor qui défile comme un générique de « cette ville qui s’accorde aux clichés de sa représentation ».
Guillaume Contré
Au cinéma Central, de Fabrice Gabriel
Mercure de France, 160 pages, 18 €
Domaine français Une vie en films
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Guillaume Contré
Un livre
Une vie en films
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°269
, janvier 2026.

