Prix Femina spécial en 2019 pour l’ensemble de son œuvre, Edna O’Brien est une référence de la littérature irlandaise. En 1960, à 30 ans, elle fait scandale dans la très catholique Erin avec son premier roman, Country girls (ou Les Filles de la campagne, selon la traduction française). Elle y parle de sexualité, shocking, le livre est interdit. Aujourd’hui, Country girls, premier opus d’une trilogie, est un classique, sans cesse republié.
Sabine Weispieser, son éditrice en français depuis 2010 (les premières traductions étaient parues chez Fayard) a eu l’excellente idée de rassembler, en un fort volume de plus de 600 pages, une trentaine de nouvelles, écrites entre 1962 et 1990, dont certaines avaient été publiées en français dans des ouvrages épuisés depuis longtemps. L’Objet d’amour est un festival de courtes histoires, ciselées comme de petits diamants. Avec un bel art de la concision, l’autrice place ses personnages dans des situations quotidiennes, avec un léger décalage. Il y a des filles de la campagne, comme Mary, qui, dans la première nouvelle, « Fête irlandaise » (écrite en 1962), quitte la ferme des parents, enfourche son vieux vélo pourri, évite les nids-de-poule sur la route verglacée de novembre. Elle est invitée à une soirée, à l’auberge du village, elle a préparé une belle robe. Les choses ne se dérouleront pas comme elle l’imaginait.
On est dans l’Irlande rurale, pétrie de religion, des années 1960 et suivantes. Une autre époque, un autre monde. Le poids des traditions écrase les femmes. Les héroïnes des nouvelles veulent s’en libérer. Mais le contrôle social est souvent le plus fort. Dans « Une scandaleuse » (1974), une des nombreuses histoires d’amitié féminine, une des deux jeunes filles transgresse. Ça finira mal pour elle. Son amie la quitte en songeant que « notre pays était vraiment une terre de honte, une terre de meurtres et une terre d’étranges femmes sacrificielles. »
Il ne faut surtout pas croire que tout le recueil est plombant. Bien au contraire. Un élan vital habite les femmes. La sensualité sourd, comme ce trouble, décrit en si peu de mots, que ressent une lycéenne pour « Sœur Imelda » (1981), une de ses enseignantes. Lors d’un cours de cuisine, l’adolescente fantasme sur la jeune religieuse, et la compare à sa mère, qui « sondait les gâteaux à l’orange avec une aiguille à tricoter, puis me laissait lécher le filet de pâte à moitié cuite sur toute la longueur de l’aiguille. » Ne pas s’imaginer non plus qu’on va lire des descriptions explicites de scènes sexuelles. Dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, « L’Objet d’amour » (1967), le lecteur comprend qu’il s’agit d’une fellation en lisant ces mots : « Je me mis à faire une chose très intime ». Soixante ans plus tard, le scandale, à ces mots, est moins tonitruant.
Edna O’Brien excelle dans l’observation fine. « Mrs Reinhard » (1978) s’est libérée d’une situation conjugale insatisfaisante. Elle se trouve seule, dans la salle de restaurant d’un hôtel. Elle observe des homards, dans un vivier. Un grand mâle, aux pinces entourées d’élastiques noirs, parade dans l’aquarium et lance des assauts vers une femelle indifférente. « Parfois, sa détresse sexuelle était si grande qu’il abaissait ses antennes sous sa queue, effleurait les petites collerettes membranaires et s’excitait visiblement afin de pouvoir attaquer de nouveau sa belle endormie. » Mrs Reinhard s’imagine la beauté de leur étreinte quand elle se produira, et se dit qu’« il ne leur reste probablement qu’un petit nombre d’heures dans ce vivier et qu’ils devraient jouer le rôle de leur vie dans ce laps de temps. »
Dans « L’Entrée de la grotte » (1968), une des nouvelles les plus courtes, une femme attend un homme, on ne sait presque rien, tout est à deviner, c’est désespéré, c’est délicieux, c’est ambigu. « Frère » (1990) est également un texte très court. Très féroce, très réussi, dans un climat de sexe et de mort.
Cette majestueuse diversité donne à voir l’ampleur du talent de l’autrice, qui est décédée en 2024. Et, paradoxalement, ces petites formes si délicieuses donnent aussi envie de se (re)plonger dans les œuvres romanesques. Depuis le fracassant Filles de la campagne, qui a marqué son entrée en littérature, qui est aussi une histoire d’amitié entre deux adolescentes qui abordent ensemble la prochaine entrée dans l’âge adulte, avec ses envies de liberté et toujours toujours le poids de la religion. Jusqu’à, dans une époque beaucoup plus contemporaine, le magistral Girl (2019), inspiré par l’enlèvement des lycéennes de Chibok par Boko Haram en 2014.
Anne Kiesel
L’Objet d’amour, d’Edna O’Brien
Traduit de l’anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, Sabine Wespieser éditeur, 670 pages, 28 €
Domaine étranger Edna O’Brien, l’art du bref
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Anne Kiesel
Romancière de l’intime, l’autrice irlandaise de Country girls était aussi une grande nouvelliste.
Un livre
Edna O’Brien, l’art du bref
Par
Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°269
, janvier 2026.

