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Essais Témoins du pire

janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269 | par Thierry Cecille

Autour du célèbre procès de Nuremberg que nous croyions connaître, Alfred de Montesquiou construit une fresque romanesque passionnante.

Nombre de travaux historiques et de documentaires se sont déjà penchés, depuis soixante ans, sur le décisif et interminable procès à Nuremberg des principaux dirigeants nazis – ceux, du moins, qui étaient encore en vie et avaient été arrêtés par les Alliés. Récemment encore, dans son éclairante enquête Retour à Lemberg, Philippe Sands retraçait la rivalité des deux juristes qui, en particulier à l’occasion de ce procès, avaient comme mis en concurrence les deux notions de « crime contre l’humanité » et de « génocide ». Le défi était donc de taille pour Alfred de Montesquiou mais le grand reporter, déjà lauréat du prix Albert-Londres, l’a relevé avec brio. Choisissant comme personnage principal un jeune photographe, c’est en compagnie des journalistes, des écrivains, certains fort célèbres, envoyés en reportage, des traducteurs, des juges et des avocats qu’il parvient à nous faire vivre, sans une minute d’ennui, les onze mois – à partir du 20 novembre 1945 – de cette interminable procédure (signalons qu’il est également l’auteur du documentaire Au cœur de l’histoire : le procès de Nuremberg, encore disponible sur Arte).
Voici donc le protagoniste : Ray D’Addario, 25 ans, caporal-chef, photographe au service de l’US Signal Corps, l’unité de transmission militaire. « La déveine a voulu qu’il rate les batailles, puis manque le D-Day » mais il compte bien prendre sa revanche en traquant, au plus près, les accusés du procès. Il fait rapidement la rencontre de Margarete Borufka, interprète. Originaire des Sudètes, veuve d’un lieutenant de la Wehrmacht, mère d’une fille qu’elle doit cacher, elle ne résistera pas longtemps à l’empressement de Ray. À leurs côtés, parmi les dizaines de journalistes présents (du moins au début), Madeleine Jacob et Didier Lazard : la première, résistante durant la guerre, est chroniqueuse judiciaire pour Franc-Tireur, journal communiste, et le second, « héritier présumé d’une part de la banque Lazard (…) traqué parce que juif, de refuge en refuge », a fini par rejoindre les Forces françaises libres. « C’est par autorisation spéciale du général de Gaulle qu’il a fini par être nommé correspondant militaire, accrédité à Nuremberg ».
C’est donc en leur compagnie, par leurs yeux, dans les dialogues voire les débats qu’ils ne cessent d’entretenir, que nous découvrons peu à peu le décor et les acteurs de cette pièce historique aux nombreux rebondissements. Alors que le tribunal est un des seuls bâtiments épargnés dans la ville en ruines, les journalistes sont logés dans une « bâtisse de conte de fées, ou plutôt de conte gothique (…) demeure princière et hideuse de M. Faber, un magnat du crayon », les femmes à part dans un pavillon du jardin – mais les Russes, eux, dans une longue bâtisse… en briques rouges. Nous suivons les étapes du procès, découvrons l’attitude des uns et des autres, l’affrontement entre les accusés et leurs juges, ou les rivalités parmi les uns et les autres. Certaines scènes, bien sûr, sont plus particulièrement marquantes : ainsi, lors du visionnage d’un film montrant la découverte des camps, une sorte de champ-contrechamp permet d’observer les réactions diverses des accusés face à ce qui semble bien être pour la plupart une révélation. C’est à Joseph Kessel que l’auteur cède ici la parole, citant l’article qu’il écrivit alors : « Il s’agissait de mettre tout à coup les criminels face à face avec leur forfait immense. De jeter pour ainsi dire les assassins, les bouchers de l’Europe, au milieu des charniers qu’ils avaient organisés, et de surprendre les mouvements auxquels les forcerait ce spectacle, ce choc ».
Par le même habile procédé, nous pouvons alors croiser et entendre les mots de John Dos Passos, Martha Gellhorn, Erika Mann, Rebecca West, Elsa Triolet… « Très brune, Victoria Ocampo porte ses cinquante-six ans avec un panache qui force l’admiration. Elle cultive l’élégance incisive de ses tenues comme de ses reparties. Désignant d’un geste agacé les juges, les procureurs, les avocats et les accusés, elle s’indigne : “Les femmes, apparemment, n’ont pas leur place dans ce sport masculin qu’est la guerre, dont elles subissent pourtant les conséquences” ». Le dernier mot, cependant, est laissé à Ray D’Addario. Après que les condamnés à mort ont été pendus – hormis Göring qui a réussi à se suicider – leurs corps sont brûlés, justice ainsi rendue, dans les crématoires de Dachau. « Tu vois, déclare Ray en désignant les cendres qui disparaissent, c’est déjà ici, en Bavière, qu’il y eut le crépuscule des dieux, et celui des idoles. Maintenant, c’est le crépuscule des hommes… »

Thierry Cecille

Le Crépuscule des hommes,
d’Alfred de Montesquiou
Robert Laffont, 383 pages, 22

Témoins du pire Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°269 , janvier 2026.
LMDA papier n°269
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LMDA PDF n°269
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