Écrivain que chacun connaît mais que peu ont lu, contemporain de Stefan George et de Hofmannsthal, Rainer Maria Rilke (1875-1926) eut une existence de vagabond apatride. Une vie errante en quête du lieu juste, celui qui, lui permettant de s’abandonner entièrement à une ascétique passivité, l’aiderait à affronter, seul, ses « lions intérieurs » tout en travaillant à une œuvre qui, dans et par la poésie, confinerait à un salut existentiel. C’est ce poète sans domicile fixe qu’Olympia Alberti nous invite à suivre dans ses déambulations.
Né pragois comme Kafka, et comme lui écrivain allemand – ils appartenaient à l’importante minorité germanophone de Prague, qui faisait partie de l’Empire austro-hongrois –, Rilke connut une enfance malheureuse auprès d’une mère insensible, pitoyable par ses rêves de fausse grandeur ; elle l’habilla en fille jusqu’à l’âge de 7 ans en mémoire, ou plutôt en réparation, d’une petite sœur morte en bas âge peu avant sa naissance. Quant au père, un ancien soldat qui ne fut jamais élevé au rang d’officier, et dut se satisfaire d’une carrière d’inspecteur dans les chemins de fer, il l’envoya, à 9 ans – après que le couple se fut séparé – à l’école des cadets dans la ville autrichienne de Sankt Pölten, puis à l’École militaire supérieure de Mährisch-Weisskirchen, celle même qui inspira à Musil Les Désarrois de l’élève Törless, et dont Rilke comparera l’expérience à ce que fut le bagne pour Dostoïevski. Il en fut renvoyé à 15 ans, entreprit des études commerciales et de droit avant de s’inscrire à l’université en philosophie, littérature allemande et histoire de l’art. Mais ses ambitions étaient déjà purement littéraires : récits en prose et poèmes.
C’est à cette époque (1897) que débute sa vie nomade. De désenchantement en insatisfaction, il ne cessera d’aller et de venir comme pour oublier, et compenser, une enfance sans modèle et d’une grande pauvreté affective. Intervient alors une rencontre décisive, celle de Lou Andreas-Salomé. Il a 22 ans, elle en a 36, et il découvre une figure de vitalité joyeuse, une femme pleine d’énergie aimante. Elle incarne la puissance d’être au féminin, elle représente « la réalité ». « Il vient au monde, écrit Olympia Alberti, il est re-né. » Clairvoyante, Lou le met en garde contre son penchant à la joliesse sentimentale, lui fait germaniser en Rainer Maria son prénom de René, lui fait découvrir la Russie. C’est la femme majuscule autant que la femme-sœur. « Nous étions frère et sœur, mais comme dans ce passé lointain, avant que le mariage entre frère et sœur devienne sacrilège. » Trois années d’amour fou qui, après la rupture, deviendra amitié amoureuse, puis affection et tendresse indéfectible. Elle sera jusqu’à la fin la femme capable de tout entendre.
Trois mois après leur rupture, Rilke épouse Clara Westhoff (1901), une élève de Rodin. Elle lui donnera une fille, Ruth, dont il ne s’occupera jamais. Grâce à Clara, il s’installe à Paris avec l’intention d’écrire une monographie sur Rodin, dont il sera un temps le secrétaire. Auprès de Rodin, il apprend qu’il ne faut pas faire confiance à l’inspiration, que seul le travail compte. Il lui doit la première fondation de sa maison intérieure. À Paris, il apprend à voir, découvre la dureté du réel, ce dont témoigne Les Carnets de Malte Laurids Brigge, un livre de hantises dont le héros est une sorte de double de lui-même.
Porté par un violent désir de voir et de comprendre, il multiplie les déplacements — Allemagne, Europe septentrionale, Afrique du Nord, Égypte, Espagne, Suisse. Errance également de femme en femme (ses amoureuses devaient l’aider à réaliser sa vocation, l’aider et l’aimer « de loin », amour non-possessif car incompatible avec la création. « Je ne puis plus appartenir totalement qu’à une chose : mon travail. ») jusqu’à ce que le destin lui procure des amis mécènes qui lui offrirent des havres ou des châteaux comme celui de Duino, où il commença Les Élégies, et celui de Muzot où, dans un même « ouragan », il les termina et conçut les Sonnets à Orphée.
Dans ces lieux, en laissant conspirer, dans la profondeur de son cœur, le dehors et le dedans, le visible et l’invisible, il aura connu la pure perception qui livre à l’Ouvert, à cet espace indistinct, d’une extension et d’une limpidité absolues, qui est celui des anges. Avant de mourir dans un sanatorium suisse, à 51 ans, Rilke aura fait de la création une loi autant qu’une fatalité subordonnant toutes les autres exigences de l’existence à sa propre fin. Son œuvre fut sa seule maison, « celle que nous pouvons encore visiter. »
Richard Blin
Rilke sans domicile fixe, d’Olympia
Alberti
Folio Essais, 160 pages, 7 €
Poches La pauvreté et la splendeur
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Richard Blin
Homme sans toit, sans foyer, Rilke fut un nomade en quête de l’œuvre qui l’installerait en harmonie avec le monde et le délivrerait du mal d’exister. Olympia Alberti nous entraîne dans son sillage.
Un livre
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Le Matricule des Anges n°269
, janvier 2026.

