Poétesse, traductrice et essayiste, Antonella Anedda (née à Rome) a publié son premier livre de poésie en 1992, à 37 ans. Sept ans après, avec Nuits de paix occidentale (titre éponyme d’un choix traduit en français), le prix Montale la consacre. Le livre est puissant, une âpreté lucide le traverse et travaille à des vers qui s’enfoncent comme des clous dans les yeux du lecteur. Il est tourné vers deux événements, la première guerre d’Irak, à laquelle l’Europe fait aussi face, et celle qui déchire, à ses portes, les pays qui constituaient la République fédérative socialiste de Yougoslavie. Le ton, donné immédiatement, l’habite d’une rectitude dont se construit sa pietas : « je ne voulais pas parler de la guerre/mais de la trêve/méditer sur l’espace et donc sur les détails/la main qui sonde le mur, la bougie un instant allumée/et – dehors – les feuilles resplendissantes. » Et si Anedda confie plus loin écrire « avec réticence/avec de rares brindilles de phrases/nouées à une langue usuelle/celle dont je dispose pour appeler/jusqu’aux ténèbres là-bas/qui ébranlent les cloches », alors il lui faut, la bougie à l’ombre du cœur (celle dont La Madeleine à la flamme filante de Georges de La Tour est l’emblème), écrire « la parole (qui) se fend comme une bûche ». Anedda loge avec tact dans ses vers ce qui noue la grâce et la pesanteur, tresse avec une aisance pour le lecteur parfois déconcertante ce qui semble irréconciliable. L’apport d’une telle tension fait sa proximité avec le poète russe Ossip Mandelstam qui, lui comme nul autre, la fit entrer d’un geste aussi pur qu’intransigeant comme un coin de métal dans une souche réfractaire.
Historiae, paru en Italie en 2018, revient encore à ce que fait l’histoire contemporaine sur les sujets. « Voyez ce que la grande H fait aux phrases », tel pourrait être ce que le vers d’Anedda, mezzo voce, se dit à lui-même au moment même où il tourne et creuse son sillon. C’est avec les Annales de Tacite (« Relisant Tacite pendant cet été de massacres/le réconfort venait du latin, la nudité des faits,/l’absence ou presque d’adjectifs,/le gérondif qui évite des détours inutiles ») que ce livre s’élabore, ballotté qu’il est entre la réalité rugueuse d’aujourd’hui et celle, rémanente, survivante, inactuelle, des temps anciens. La trêve, évoquée encore, n’étant qu’un laps de temps que déchire un fleuve de boue et de pierres. Mais c’est aussi avec Dante, Mandelstam encore (et son « verbe à cheval » le fameux « gerondivus latin ») que ce bref grand livre avance. Anedda sait, et on le perçoit par sa langue, que toute écriture invente sa grammaire et cherche à créer, dans l’écart qu’elle opère avec le langage donné, une autre syntaxe (celle qui ne s’apprend pas). Elle écrit d’ailleurs assez énigmatiquement : « la syntaxe agissait comme un garrot », celle-ci étant à la fois ce qui sauve et confronte au danger de la destruction. La coupe du vers produit ce « garrot » de la syntaxe qui n’est pourtant pas étouffement de la langue mais, au contraire, l’indication de son nouveau flux, différé et sarmenteux. « Le livre gris de Tacite », le livre du latin concis et lapidaire (la postface est à ce sujet tout à fait éclairante), devient dans Historiae le livre de la brûlure tacite, le livre des plaies enfouies : « plenum exiliis mare, infecti cadibus scopuli/la mer est pleine d’exilés, les rochers sont souillés de meurtres ». Avec ces vers de l’auteur des Annales, Anedda éclaire les raisons impérieuses de sa nécessité d’écrire, mais elle le fait toujours par la voie de la probité et de l’humilité : « Aujourd’hui je pense à deux des si nombreux morts/noyés à quelques mètres de ces côtes ensoleillées/retrouvés sous la coque, se serrant, enlacés./Je me demande si sur leur corps le corail poussera/et ce qu’il adviendra du sang dans le sel ». Ce constat, la question qu’il soulève, s’il se retrouve aussi face des préoccupations plus ordinaires, rappelle que « dans l’âge de fer qui nous irradie/un siège sans nom commence ». Que faire ?
Emmanuel Laugier
Historiae, d’Antonella Anedda
Traduit de l’italien par Marie Fabre et Sylvie Fabre G.,
Æncrages & Co, 112 pages, 17 €
Poésie Au participe présent
octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Emmanuel Laugier
Second livre traduit en français d’Antonella Anedda, Historiae est enserré par tout ce qui fait rage en Europe et à ses portes. S’y donnent à sentir, par-delà une lucidité bouleversante, ces vies qui sont les nôtres.
Un livre
Au participe présent
Par
Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°267
, octobre 2025.

