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Poésie Bernard Manciet, ego sum qui sum

octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267 | par Dominique Aussenac

Publication d’un inédit du poète universellement landais, décédé il y a vingt ans. Immense épopée mystique autour de la tentation.

La Tentation de saint Antoine

Le Mal, comment le vivre ? L’idéologie judéo-chrétienne du ressentiment, selon Nietzsche, a fait de sa genèse entre Eve, Adam, une pomme et un serpent, son fonds de commerce. Le Mal est-il ontologique à la race humaine ? Comment nous protéger de sa séduction ? La Tentation de saint Antoine est un thème récurrent en arts plastiques et en littérature. De Jérôme Bosch à Dalí, de Jacques de Voragine au XIIIe siècle et sa Légende dorée à Gustave Flaubert qui en écrivit trois, elle illustre les affres d’Antoine, moine reclus dans le désert, en proie à Satan, ses ruses, ses rets, ses animaux démoniaques.
Né à Sabres, Bernard Manciet (1923-2005) fit de cette petite commune des Landes, à l’instar de Faulkner, son Yoknapatawpha. Territoire ici non imaginaire qui accueillera son œuvre et dont il n’aura de cesse de louer les paysages, la proximité de l’océan et ses habitants. Avec un père libre-penseur et une mère dévote, son éducation fut prise en charge par ses oncles prêtres. Sorti premier de Sciences Po, juste après la guerre, il fit une carrière diplomatique en Allemagne, puis au Brésil et en Uruguay. Il revient s’établir en 1955 à Sabres où il développa ses talents de polygraphe, poète, romancier, essayiste, auteur de théâtre, dans une œuvre impressionnante, basée sur un souffle épique, turbine océane, profératrice de deux langues, le gascon negue, variante de l’occitan et le français. « Je suis un renard de la langue, déclara-t-il en 1997, et avant de faire rentrer un renard dans une cage… » La grande musicalité de ses textes, la toute et pleine puissance de sa voix, l’amèneront à les dire sur ses scènes en compagnie du musicien Bernard Lubat.
Pourquoi a-t-il mis de côté cette Tentation, publiée partiellement en revue ? La considérait-elle comme un brouillon (mais quel brouillon) de LEnterrement à Sabres (Ultreïa, 1986 ; Poésie/Gallimard, 2010), son œuvre la plus fameuse, écrite sur vingt ans, faisant, comme le signale son site, « entrer dans la légende un peuple rassemblé par la mort, un peuple en quête d’un Dieu qui se dérobe ». Enfant de l’entre-deux-guerres, adolescent de l’Occupation, Manciet prit de plein fouet les événements du siècle XX, l’Holocauste, l’Allemagne vaincue, l’invasion soviétique de la Hongrie… Ces faits, il les mêle à ceux de son village, son territoire, ses landes. Saint Antoine vit à Sabres dans cette épopée de onze chants, et de là, lance à Satan le défi de savoir « qui de nous aura le moins peur de la fin du monde. » Parmi les tentations, Satan inocule celles de ne plus croire, se suicider, renoncer à l’écriture… Le terre à terre et le ciel à ciel se mêlent, s’alternent, font le yoyo, dans une nuée d’images surréalistes et baroques. L’intime, l’inquiétude de Bernard Manciet s’enchâsse au divin, au trivial, au carnaval de Sabres, à la tue-cochon.
Contemporain de Michaux et Ponge, le poète landais travaille sa langue avec une inventivité, une ferveur et une jubilation égales. Son écriture s’étale, s’épure dans un métabolisme incessant. Peu de ponctuation, tantôt une grande linéarité, tantôt les mots se délient, s’espacent, se constellent, borborygmes, cris, consonnes éructées, paragraphes en gascon, vagissements… Ainsi page 190 : « trop à moi-même je suis trop/ je fuis de moi-même/ dont s’échappe de grands réchappages/ je suis je suis chair » côtoie en miroir déformant, page suivante : « Et les pains ronds d’été se sont multipliés en poissons/ brillants de mers et toutes sortes de cieux haletants/ Et partout des soleils et des saints qui déclenchaient des saints et des cargos de citron ». Plus loin, une glossolalie d’une demi-page : « trm-tr-trrm-tatroc-trc-tm-tatm-t-tchm » qu’il résume ainsi : « Voilà le plus beau de tous mes poèmes gascons et il sera dansé/ quand je serai mort pour moi dansé sur moi dansé par/ le plus vivant le plus en feu le plus grand des feux ». Nougaresque, mais les deux hommes n’avaient-ils pas même langue, même expressivité, même musicalité, même potentialité à jouer avec le feu, les images du feu, la langue en feu. La comparaison s’arrêtera là. La chanson n’étant qu’un art mineur, pas si mineur que ça et l’ambition littéraire et la puissance de feu de l’écriture de Manciet, immense. Avec cette Tentation, Manciet rivalise avec les plus grands textes, ceux de Dante et pourquoi pas la Génèse.
Rassurons-nous ! Le saint Antoine de Sabres surmontera la tentation, triomphera de Satan et la fin se lèvera sur une explosion solaire, un feu de feu, un feu de dieu, un acte que Guy Latry dans sa postface qualifie d’Acte de foi. Ivre, cette Tentation enivre comme Sèrgi Javaloyès l’écrit dans la préface.

Dominique Aussenac

La Tentation de saint Antoine,
de Bernard Manciet
L’Herbe qui tremble, 452 pages, 24

Bernard Manciet, ego sum qui sum Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°267 , octobre 2025.
LMDA papier n°267
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