Paris, le dimanche 27 janvier 1957/ H. M. Expérience à LSD (…) 2h.30. 0,75 LSD dilué soit au total 0,2 cc de LSD pur./« corps séparé en fragments – vu d’abord segmentation indéfinie. » / Cherche ses mots. » De 1955 à 1960, Henri Michaux expérimente intensément divers psychotropes – haschich, mescaline, LSD, psilocybine, opium, cocaïne, et d’autres encore. L’histoire semble d’autant mieux connue que Michaux a écrit quatre livres sur ses expériences en particulier mescaliniennes, qu’il a produit sous drogue une foule de textes et de dessins « mescaliniens », et que sa notoriété a bénéficié dans les années 1960-1970 de la démocratisation certes illégale mais massive de l’usage des stupéfiants, assortie de son hagiographie psychédélique : pêle-mêle Burroughs, Ginsberg que Michaux a rencontré en 1965, Huxley… Mais c’est peut-être là prendre cette affaire par le mauvais bout, et la première force de l’essai de Muriel Pic est déjà dans le fait de remettre d’aplomb la question de l’usage des drogues par un Michaux « témoin et acteur de la révolution psychopharmacologique, dont l’épicentre se situe alors entre Paris et Bâle avant de devenir un phénomène mondial ». Témoin en 1963 le film Images du monde visionnaire dont Michaux est l’auteur et Éric Duvivier le réalisateur, film « produit par les laboratoires pharmaceutiques suisses Sandoz ».
À rebours du folklore du poète consommateur de drogues et qui reçoit l’inspiration de cette muse vénéneuse, Muriel Pic resitue patiemment dans le premier tiers du livre le contexte d’époque dans lequel Michaux expérimente « les substances psycho-tropes (qui littéralement tournent l’esprit) » dans le cadre de recherches scientifiques conduites « à des fins cliniques et thérapeutiques ». Recherches financées par des laboratoires pharmaceutiques et avec le soutien actif et de leurs meilleurs chimistes (Roger Heim en pourvoyeur de psilocybine et Albert Hoffmann de mescaline et de LSD 25), et des psychiatres de l’Hôpital Sainte-Anne à la pointe de ce domaine. L’autrice articule ensemble l’histoire de la pharmacologie des psychotropes depuis au XIXe siècle l’hypothèse de Moreau de Tours de reproduire la folie en laboratoire, le rôle majeur qu’y joue l’industrie pharmaceutique, et le projet en propre de Michaux de se risquer à « la folie volontaire » dans la ligne de cet article de 1955 de la revue Triangle des laboratoires Sandoz qu’elle cite : « Il est possible grâce au LSD 25 de provoquer transitoirement un état psychique rappelant la schizophrénie ou le trouble bipolaire ou encore maniaco-dépressif ». Michaux, lui, préfère la mescaline et le champignon mexicain, lesquels, contrairement au LSD trop puissant, trop désagrégateur, permettent encore d’écrire puisque c’est bien là son intention de cobaye s’auto-observant (« cochon d’inde investigateur », « cobaye obéissant », « lapin tordu » dit-il de lui). Ce que l’on trouve dans ses livres mais plus encore dans le matériau brut des « Archives de la drogue », très dispersées dans des collections privées, que Muriel Pic a collectées.
Toutefois, c’est là l’autre force du livre, l’autrice n’évacue pas la question littéraire. Si pour Michaux chaque drogue a son « style », il s’agit alors pour lui de consentir à se laisser posséder ou aliéner par elles, chacune dans son régime et son rythme propres, d’où une lutte entre le « Je » qui écrit et l’autre, le radicalement étranger, l’extérieur à l’intérieur, qui pense et qui parle en lui – cette folie. « J’avais perdu mon style », note-t-il. Ainsi de cette séance durant laquelle il croit comprendre son hallucination : la « jeune fille » qui s’est matérialisée chez lui n’était que son imperméable plié. Puis il sort, revient, et… elle est à nouveau là. « Héros cérébral », « Michaux prend des sacrées raclées ». Ce dont, ajoute Pic, l’intelligence artificielle sera toujours incapable. À noter l’iconographie qui fait de cet essai profond, très éclairant aussi quant à la généalogie de nos psychotropes actuels (pour exemple la Ritaline que Michaux teste en 1960 dans un cocktail d’autres produits), également un très beau livre d’art.
Jérôme Delclos
Leçons de possession. Les archives de la drogue d’Henri Michaux, de Muriel Pic
Macula, 234 p. (et 56 illustrations), 35 €
Essais L’art de se vouloir fou
octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Jérôme Delclos
Muriel Pic fait l’archéologie de l’expérimentation des psychotropes par Henri Michaux. Un essai décisif pour comprendre l’écrivain et artiste, mais aussi notre époque.
Un livre
L’art de se vouloir fou
Par
Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°267
, octobre 2025.

