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Domaine français L’appel de la forêt

mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261 | par Martine Laval

Mathias Bonneau est bûcheron. Il raconte son métier. Un récit hypnotique sur les gestes du travail et la beauté de l’effort.

Ce pourrait être l’histoire d’un type qui se bat contre lui-même, contre sa lenteur, sa timidité, sa crainte de la société dévoreuse et qui décide son diplôme d’architecte en poche de fuir le monde de la ville ; ce pourrait être l’histoire d’un fils qui veut faire comme papa sinon mieux, ce père celui « qui réfléchit avec ses mains » ; ou encore, ce pourrait être l’histoire d’une passion, d’un amour sans bornes, d’une addiction aussi inconcevable qu’irrémédiable, celle d’un jeune homme pour sa forêt familiale. Elle est sa raison d’être, de vivre, et tant pis s’il souffre. Mathias Bonneau est fils et petit-fils de bûcherons tarnais, des hommes à la dure. Il aime si bien le bois qu’il lui faut l’écrire, mettre des mots sur les gestes du travail, graver le récit d’un labeur éreintant qui rime pourtant avec bonheur : « C’est trop intense pour que j’y renonce. Là-bas, j’oublie tout. » Tronçonner et écrire, même combat, même violence, même jouissance.
Bûcheron est le premier récit de Mathias Bonneau et raconte ses dix hivers à frayer dans les bois, à se mesurer avec la nature et avec lui-même, à s’interroger sans cesse sur son engagement, sa position de petit humain dans un immense écosystème en souffrance : canicule, sécheresse, invasion de typographes (non pas les jolies lettres, mais des insectes dévoreurs d’arbres), coupes à blanc perpétrées par des machines monstrueuses et un appétit libéral. Surtout, Bûcheron fascine par la patiente obstination du jeune auteur à s’escrimer avec sa tronçonneuse autant qu’à décrire les moindres mouvements qu’il exécute, l’angle qu’il donne à la chaîne vibrante, métal contre écorce, après avoir mesuré l’endroit où doit exactement tomber « l’individu », cet épicéa qui sera ensuite débité à la scierie. Ivresse des gestes, ivresse des déterminations : Mathias Bonneau fait de l’exigence son second souffle, respecte les mots comme ses outils, et fait de la répétition des tâches plutôt viriles une sorte de philosophie de la vie. Chaque soir, nettoyer, retaper, limer, ranger, préparer le lendemain. Il chante la beauté du travail bien pensé, bien exécuté, le seul vrai luxe malgré le risque d’accidents, malgré cette douleur qui s’insinue dans toute sa chair et lui tiendra il le sait compagnie à jamais. Les épreuves physiques rendent-elles plus vivant ? s’interroge Mathias Bonneau. Au fil des coups de sa tronçonneuse qui s’inscrivent dans sa tête et son corps, il raconte de façon hypnotique son dur apprentissage. Il mène un combat de titan et en est fier : « Accepter de souffrir dans les pentes, dans les branches, de prendre des coups. Si j’ai survécu dans le bûcheronnage, c’est que j’aime quand ça tabasse. » Il sait aussi se révéler poétique : « Nos souches font nos signatures de bûcheron. (…) Je voudrais que mes souches soient si basses qu’on ne les voie pas, comme si je n’étais pas venu. » Et laisser la forêt en paix.

Martine Laval

Bûcheron, de Mathias Bonneau, Le Seuil, 272 pages, 21

L’appel de la forêt Par Martine Laval
Le Matricule des Anges n°261 , mars 2025.
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