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Domaine étranger Deux femmes, un pays

janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259 | par Thierry Cecille

De la fin des années 1940 à l’aube de notre siècle, de l’Irak à Paris, Inaam Kachachi nous entraîne dans une double odyssée – à nos risques et périls.

Récompensé en 2016 par le Prix de la littérature arabe (voir Lmda N°171), le précédent roman d’Inaam Kachachi (née en 1952), Dispersés, dessinait déjà une sorte de cartographie de la diaspora – irakienne. Nous y découvrions Wardiya, nonagénaire réfugiée à Paris, et remontions en sa compagnie le fil de l’histoire de sa patrie, le « pays des mille et un malheurs ». L’Indésirable, aujourd’hui, nous propose un semblable retour amont vers un temps perdu puis retrouvé, mêlant lucidité et nostalgie, apitoiement et ironie.
Taj Al-Moulouk (pour simplifier – elle a de multiples patronymes) achève son existence, elle aussi, à Paris. Les premières pages la décrivent, hospitalisée, se remémorant le jour elle a failli être celle qui, au Caire, aurait été à l’origine de la mort de Ben Bella, qu’elle pense reconnaître dans une chambre voisine. Dès l’abord, nous devons donc nous préparer à une lecture qui, durant ces centaines de pages, ne sera pas de tout repos. Aucune note ne viendra nous éclairer, qu’il s’agisse de termes arabes non traduits, de citations de poèmes ou de chansons, ou des nombreux événements politiques de plusieurs décennies de l’histoire – tumultueuse – de l’Irak. Ajoutons à cela qu’aux épisodes, remémorés par fragments, de l’existence de Taj Al-Moulouk viennent rapidement se mêler ceux d’une seconde femme, Widiane, d’une autre génération, amie et confidente de la première, puis ceux d’un ancien amant, Palestinien d’origine, devenu conseiller d’Hugo Chavez au Venezuela…
C’est pourtant le double portrait de ces deux femmes qui confère au roman son épaisseur, tissant entre elles une trame d’échos, de ressemblances et de contrastes. Taj Al-Moulouk, ne cessant de se souvenir, doit affronter « les chauves-souris de son passé », elle sait que « la sagesse est fille de l’expérience, qui fourvoie et meurtrit ». Née en Iran, elle est d’abord journaliste à Bagdad puis à Karachi, proche du pouvoir et pourtant critique, elle est un témoin puis une actrice des événements qui permettent à l’Irak de conquérir son indépendance face à la Grande-Bretagne. Femme forte et talentueuse, elle n’hésite pas à se mettre en danger : « la liberté est un champ de mines antipersonnel ». Ayant dû s’exiler en France, elle parvient à y épouser un colonel, agent des services spéciaux ! Widiane, elle, aurait dû faire une carrière de violoniste mais, pour son malheur, elle attire l’attention puis devient la victime du « Professeur » – on croit deviner qu’il s’agit du fils, dégénéré, violent et pervers, de Saddam Hussein. L’ayant convoquée chez lui, il l’oblige à fixer un casque audio sur ses oreilles : « Une musique abominable qui me transperce et secoue ma chair, mes os. (…) Un tison me perfore les tympans. Mes yeux se voilent, il rit de plus belle. Applaudit à deux mains. Une gueule grande ouverte. De longs crocs luisants. Deux yeux exorbités qui se délectent du spectacle de ce crâne humain sur le point d’exploser  ». Elle aussi, ensuite, doit fuir en France, où elle se reconstruit peu à peu, avec difficulté.
Malgré les échecs, les deuils, les violences qu’elles y affrontèrent, persiste la nostalgie de leur pays « désintégré ». Quand affluent les souvenirs, ni l’une ni l’autre ne peuvent y résister : «  son esprit tourne telle une noria déversant de l’eau dans la rigole de sa conscience ». Sans doute sont-ils nombreux les Irakiens d’aujourd’hui qui, comme elles, ont gardé l’image enchantée et douloureuse à la fois des soirées estivales de jadis au bord du Tigre. « Le fleuve est peines, fêtes, barques, et échos de chants lointains. Rendez-vous, vœux, bougies, radeaux en pétioles de dattier. (…) A la tombée de la nuit, les femmes viennent s’asseoir sur la berge, leur abaya à moitié retroussée. Elles rafraîchissent leurs pieds nus dans l’eau. Y brassent les pastèques jusqu’à ce que la pulpe rouge se transforme en sorbet. » Thierry Cecille

L’Indésirable, d’Inaam Kachachi
Traduit de l’arabe (Irak) par Marianne Babut, Gallimard, 360 pages, 25

Deux femmes, un pays Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°259 , janvier 2025.
LMDA papier n°259
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°259
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