Comment représenter ce que fut la vie au camp de Ravensbrück, pour les 40 000 femmes qui y étaient détenues en 1944 ? Valentine Goby, dans son beau roman (rigoureusement documenté) Kinderzimmer (Babel, 2015), avait relevé ce défi, en imaginant le destin de Mila, jeune femme arrivée enceinte dans le camp et y mettant au monde son bébé – aussi inimaginable que cela puisse paraître, des enfants sont nés à Ravensbrück et quelques-uns, très rares, ont survécu. Ivan Gros, en s’emparant de ce texte inspiré, ne s’est pas borné à une simple adaptation graphique mais l’enrichit, lui confère une autre dimension, une forme de profondeur de champ : durant dix ans, il a réuni les dessins – épars, méconnus ou réservés à un public d’historiens – réalisés par les détenues dans le camp. Ces femmes, qui pour la plupart se sont improvisées dessinatrices, ont laissé des images précieuses de la vie quotidienne à Ravensbrück, pleinement conscientes de travailler contre l’oubli et pour l’Histoire.
Cette matière noire et riche, il l’a retravaillée, redessinée et en quelque sorte fondue dans son roman graphique, lui offrant une visibilité, redonnant vie à ces femmes en même temps qu’à leur témoignage et à leur art. Prenant le parti de la ligne sombre, du noir et blanc, il restitue, en prenant appui sur le texte de Valentine Goby, l’expérience du camp. Mais il double cette narration de ce qu’il appelle lui-même des « intermèdes réflexifs ». Il y mène un passionnant questionnement sur la possibilité, pour le texte et pour le dessin, de représenter ce que fut l’épreuve du camp. Cette question n’est pas nouvelle mais avec la disparition progressive des derniers rescapés, elle prend tout son sens ; Ivan Gros rappelle combien la fiction est le relais indispensable – quoiqu’acrobatique – aux témoignages. C’est bien la création littéraire ou artistique, « l’élan de l’écriture » comme le dit Valentine Goby, qui va permettre d’approcher au plus juste ces expériences extrêmes. Les dessins d’Ivan Gros s’y risquent eux-mêmes, avec une grande honnêteté intellectuelle, nous livrant les doutes de l’auteur mais assumant de donner à voir ses re-créations du réel. Il tente aussi, avec succès, des dessins parfois symboliques, voire métaphoriques, qui impriment à la narration un autre souffle et qui osent la créativité.
Et au fil des pages nous plongeons dans l’univers concentrationnaire, sa désespérante répétition : l’humiliation des femmes réduites à leur corps avili – sang ou au contraire disparition des règles, diarrhées de la dysenterie, peau pourrie par l’avitaminose. Mais subsistent encore la solidarité, la tendresse d’une codétenue, le désir fou de « tenir ». Et, stupéfiante, inconcevable, la naissance de James, l’enfant de Mila : « pouvoir nommer, quelle joie, nommer quelque chose qui n’appartient pas au camp, quelque chose à soi ».
Delphine Descaves
Kinderzimmer, d’Ivan Gros, d’après le roman de Valentine Goby, Actes Sud BD, 396 pages, 33,50 €
Textes & images À la pointe de la mine
janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259
| par
Delphine Descaves
En adaptant le récit de Valentine Goby, Ivan Gros redonne vie aux femmes du camp de Ravensbrück et à leurs témoignages graphiques.
Un livre
À la pointe de la mine
Par
Delphine Descaves
Le Matricule des Anges n°259
, janvier 2025.

