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Domaine français Lavomatic noir

septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256 | par Jérôme Delclos

Fine mouche, Yves Ravey surjoue le roman américain pour mieux nous leurrer. On gobe tout.

Que du vent est le premier roman d’Yves Ravey situé aux USA – un quartier pavillonnaire dans un État à la frontière du Mexique et des personnages américains. Mais ses romans se déroulant en France nous montraient déjà ces mêmes zones périurbaines et des hommes et des femmes pareillement seuls, comme sortis d’un tableau d’Edward Hopper. Ils nous sont familiers, aussi parce que nous avons lu des polars américains ou vu des films et des séries : un narrateur masculin en première personne, des gens banals de la middle class mais chez qui les passions couvent, la noirceur. C’est le classique trio : la femme fatale, « Sally », le narrateur-amant, « Barnett », et le mari trompé, « Miko ». Plus quatre rôles secondaires à la moralité élastique, ils ne valent pas mieux que ces trois-là. Tout devra, c’est sûr, partir en eau de boudin, le suspense étant de savoir qui s’y noiera. Peut-être bien nous-même, méfiance. L’Amérique de Que du vent, quant à elle, n’est faite que de carton-pâte. Un kit : des maisons aux jardins mitoyens, le « Dusty’s bar », le pick-up de Miko, des parties de pêche à la mouche comme il y en a chez les American nature writers, suffisent à une ambiance made in USA. Ou ne suffisent que peu, et c’est déjà la malice de Ravey : le contrat entre l’auteur et le lecteur est cousu de fil blanc, le premier semblant dire au second « Nous savons bien toi et moi ce qu’il en est ».
Pour exemple, les détails relatifs à la pêche ont quelque chose qui cloche. Quand le narrateur se dit que le mari, Miko, doit avoir appris à ruser en se cachant sur des rives encombrées, alors que la pêche à la mouche se pratique à découvert, avec de l’espace pour lancer ; quand, toujours lui, Miko qui fabrique ses leurres en expert s’extasie devant la vulgaire mouche de mai qu’utilise Barnett ; quand, de façon plus flagrante encore, Miko sort « un omble chevalier » de cette rivière à la frontière d’avec le Mexique, alors que le salmonidé ne vit que dans des eaux de montagne froides et très oxygénées, comme dans le Jura où pianote sur son traitement de textes… Yves Ravey bien au sec. Et à quoi rime dans le salon de Barnett cette « collection de statuettes africaines » mais « sans valeur » ? Totems de rien, on songe au Faucon maltais de Dashiell Hammett, aux fausses pépites d’or de La Reine des pommes de Chester Himes. Que du vent, oui : comme Ravey connaît son métier, le titre fait signe tout autant vers l’ambiance de mensonges entre ses créatures que vers la fragilité du pacte entre l’auteur et nous, et qui nous transforme en enquêteur à la recherche de l’indice qui nous éviterait, à la fin du roman, l’humiliation de pendouiller au bout de la ligne.
Et c’est parce que nous sommes nourris des scénarios communs du roman noir, et de ce topos rebattu de la femme fatale, qu’à suivre Barnett nous tombons comme lui dans tous les panneaux en croyant les éviter. D’autant que chacun joue sa partition dans le septuor orchestré par Ravey, lequel ne va pas nous rendre les choses trop faciles. L’intrigue est pourtant simple : sa voisine tentatrice entraîne Barnett à voler le contenu du coffre-fort du mari qui a des activités illégales. Comme l’amant, looser en faillite, a dans un hangar des produits ménagers qu’il n’écoule pas, il y cachera les liasses dans des cartons de lessive. À noter que le mari, tiens donc, dirige une blanchisserie, le « Miko-Laundry ». Et le pactole, au fil des pages, va prendre de plus en plus de place alors que son emballage dans des sacs-poubelles noirs découpés par Sally, l’épisode de la fuite d’eau venue du toit du hangar et qui menace de détruire les billets, et la scène où Sally les repasse un par un au fer à vapeur comme si c’était du linge, en font un objet narratif chargé de symboles. Sally se sera salie au propre comme au figuré, et Barnett se sera obstiné en vain à blanchir sa poisse noire. Mais on a beau frotter, le blanc qui comme on dit a passé est impossible à faire revenir.
Le final déceptif laisse en suspens l’histoire qui pourrait, devrait se poursuivre. Mais non, tout est consommé, par parenthèse l’était dès la dernière phrase du chapitre 5, à passer au scanner. D’où l’excipit en clin d’œil, à entendre comme une excuse ironique que l’auteur nous adresse au moment de notre défaite. Yves Ravey nous décroche, nous relâche dans le courant. 

Jérôme Delclos

Que du vent,
d’Yves Ravey
Éditions de Minuit, 122 pages, 17

Lavomatic noir Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°256 , septembre 2024.
LMDA papier n°256
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LMDA PDF n°256
4,50