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Quartier libre Histoire d’un oubli récent

juin 2016 | Le Matricule des Anges n°174 | par Xavier Person

Cela vous est déjà arrivé, vous voulez parler d’un livre et c’est un blanc total. Vous avez tout oublié, c’est surprenant parce que vous avez vraiment aimé ce livre, il se passait quelque chose, pour une fois un livre vous touchait, mais là, rien. C’est une sorte d’effet Méduse à retardement, temps suspendu, bouche ouverte, tête creuse, absence de tête, tête sans visage, etc. Des livres sont là pour disparaître. Vous vous souvenez des souvenirs de Chalamov au Goulag ? Un poète dans les camps de la Kolyma se meurt en composant mentalement un poème qui à n’en pas douter est le meilleur de ses poèmes, qui parce qu’il va se diluer sans trace lui vient dans une joie sans défauts, dont il ne restera rien puisque la mort est là déjà, où il bascule avec son poème non transcrit. On est là pour disparaître nous disent des livres qu’on oublie aussitôt, dont l’oubli est peut-être le vrai sujet, si l’on y réfléchit.
Vous vous souvenez de ce que Rilke écrit dans Les Cahiers de Malte Laurids Bridge sur ce qu’il faut pour écrire un vers ? Il faut avoir vu beaucoup de villes et d’hommes, il faut pouvoir repenser à beaucoup de jours d’enfances et de nuits de voyages, il faut beaucoup de nuits d’amour, mais cela ne suffit pas : il ne suffit pas d’avoir des souvenirs, il faut savoir les oublier et avoir la patience d’attendre leur retour, car ce n’est que lorsque les souvenirs reviennent, après que nous les ayons longtemps attendus, « ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver, en une heure très rare, du milieu d’eux, que se lève le premier mot d’un vers.  » Si pour Jacques Roubaud la poésie est la mémoire de la langue, c’est sans doute parce qu’il n’est pas de mémoire sans oubli. Les souvenirs font écran à la mémoire. Il faut les oublier pour se souvenir de ce qu’on a oublié, enfoui dans notre mémoire, ce que le temps a déposé en nous, dans les défauts de notre conscience, dans les trous qui nous constituent, où tout a commencé, d’où nous venons, où nous retournons. Les livres dont nous ne nous souvenons pas agissent au plus vif de notre mémoire.
J’oublie toujours cette phrase de Nietzsche que cite Pontalis dans Fenêtres  : « Le concept est formé de l’oubli de ce qui différencie un objet d’un autre.  » Si je dis « table », dit-il, j’oublie cette table. Si je me souviens d’un livre, j’oublie ce livre. Les livres que j’oublie ne veulent pas oublier qu’une table est différente d’une autre table, ils ne veulent pas oublier que si je dis « table » je n’ai rien dit de cette table. Ils ne veulent pas oublier surtout l’oubli qui les a faits, dont ils viennent.
Vous vous souvenez de ce que dit Pascal Quignard dans Le Nom sur le bout de la langue ? Cette expérience du nom qui ne nous revient pas nous fait toucher du doigt le fait que le langage est arbitraire, qu’il est précaire, qu’il est faillible, que quelque chose toujours lui échappe, qu’il est un objet perdu au départ de ce qui nous pousse à parler, on connaît ça par cœur. Nous ne parlons jamais que parce qu’un mot fait défaut, etc. Il y a un blanc au départ et nos pensées viennent de là, de nulle part, et où nous mènent-elles au fond, si l’on y pense.
Vous vous souvenez de ce que disait Freud de la pensée ? Elle ne serait pas autre chose que le substitut du désir hallucinatoire. Des livres nous font pressentir cela, ils ont ce genre de fulgurance et retournent aussitôt à l’oubli. Ils ne se satisfont d’aucun souvenir. Ils ont la mémoire de ce dont nous ne souviendrons pas. Ils nous rappellent leur effacement. Nous assistons en les lisant à la mort du poète, au moment où tout lui vient très vite, à un rythme extraordinaire dit Chalamov, dans cette acuité de la pensée exacerbée par la faim. « Chaque mot, écrit-il, était un morceau d’univers, il répondait à la rime, et l’univers entier défilait avec la rapidité d’une machine électronique.  » Nous rêvons de lire ce livre qui n’aura pas été écrit, où tout affluerait à cette vitesse-là.
Il y a peu, j’allais parler du dernier livre d’Olivier Cadiot avec un ami. Était-ce la fatigue, était-ce l’alcool dont les effets en cette fin de soirée se faisaient sentir ? Nous ne trouvâmes ni l’un ni l’autre rien à dire d’Histoire de la littérature récente que nous avions tous les deux adoré. Je me souvenais juste que sitôt finie sa lecture je m’étais dit qu’il me faudrait le relire, ce que je viens de faire. « Un livre, c’est quoi ?, demande-t-il, c’est une machine immatérielle qui produit des images que nous devons oublier par la suite – si on se souvient après une lecture, refermant le volume, d’un rideau blanc, d’une tache sur un mur ou d’un morceau de visage, c’est déjà pas mal.  » On doit oublier les livres, écrit Cadiot, pour garder seulement leur agitation. Et c’est quoi d’ailleurs un livre, si l’on y pense, sinon une boîte noire qui garderait mémoire de ce à quoi nous penserons à l’instant de mourir ?

Histoire d’un oubli récent Par Xavier Person
Le Matricule des Anges n°174 , juin 2016.
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