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Poches L’ange de personne

septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276 | par Jérôme Delclos

Avec Jack Clark au volant, on circule dans son obsédant roman de la nuit. Une brillante pépite noire.

Depuis la Série Noire époque Marcel Duhamel, les éditeurs français de polars étrangers affadissent trop souvent la V.O. Nobody’s Angel – « L’Ange de personne » –, qui fait parler un narrateur taxi de nuit, devient ainsi Taxi de nuit, comme si Le Faucon maltais d’Hammett devenait… Le Détective. Jack Clark a sa légende : taxi à Chicago durant trente ans, il photocopie 500 exemplaires de son tapuscrit, les fourgue à ses clients pour cinq dollars. Publié en 1996 par l’éditeur Hard Case Crime, le livre est encensé par la critique et primé. Tarantino lui-même lui donne un gros coup de pouce : « Mon roman préféré de l’année ».
Dans Écriture, Stephen King a cette remarque : « Les gens adorent qu’on leur parle du travail. Dieu sait pourquoi, mais c’est un fait ». C’est très vrai pour les pulps noirs : l’intrigue, somme toute, y comptant peu, on exige que l’auteur sache de quoi il parle, qu’il nous propulse dès la première page dans un univers comme si l’on y, comme si l’on en était. Ainsi de Noir béton d’Éric Miles Williamson qui vient du BTP, de Dark Hazard de W.R. Burnett qui nous dit tout sur le business des courses de lévriers. Et nous suons sang et eau, avec Sherri qui est employée de pressing, dans le chef-d’œuvre de Vicki Hendricks qu’est Miami Purity.
Le pitch : à Chicago, un tueur de taxis de nuit les élimine. La nuit charrie d’autres criminels tarés, dont le sinistre « coupeur de sein ». On suit Eddie Miles dans ses courses, ses pauses dans un rade avec ses collègues qui s’échangent des blagues racistes ou de cul. La routine des clients, les bons et les mauvais. Sur le métier, Eddie en connaît un rayon (entre cent « Plus l’hôtel est chic, plus les pourboires sont pourris »), et Chicago comme sa poche, chaque coin sombre d’Englewood, Cabrini, Cicero et autres coupe-gorges où les petits nouveaux feraient bien de ne pas s’aventurer. Eddie en a vu d’autres, il fait le job en vrai pro. Il aime rouler, le contact avec les clients, rendre service. Et la nuit, addictive, même quand il tombe de sommeil. D’autant qu’il est divorcé et ne voit plus sa fille, alors le turbin pour ne pas trop gamberger, pour retarder le blues du matin. «  – Comment est-ce que quelqu’un peut monter dans ta bagnole alors que tu as décidé d’arrêter ? – Ben, des fois, sur le chemin de la maison, quelqu’un te fait signe, tu leur demandes où ils vont, et (…) tu les prends. »
Il y aura la rencontre, poignante, d’une jeune prostituée atrocement mutilée dans une banlieue de misère. Et une foule d’autres histoires. De clients, de chauffeurs, de la rue, touchantes et que Clark sait croiser ou faire se heurter comme le font les films des frères Coen, où, mettons, After Hours de Scorsese. Eddie Miles, au carrefour de toutes, y jouera sans l’avoir cherché le rôle du héros. Mais l’essentiel est ailleurs, dans le sentiment de fatigue énervée et de vigilance inquiète que le chauffeur éprouve au volant dans la nuit épaisse, poisseuse, de la grande métropole moderne, avec son atmosphère excitante mais aussi angoissante. L’impression que tout peut y arriver. Surtout le pire, quand on s’y attend le moins. Ne jamais baisser sa garde, rester en éveil. La nuit tout se confond, sauf parfois de l’autre côté du parebrise une vision fugitive : « (…) une femme qui attendait devant l’usine Procter & Gamble a levé sa minijupe pour m’offrir un spectacle gratuitement. Derrière elle, un panneau disait : « 6 HECTARES DISPONIBLES, DIVISION POSSIBLE » » ; ironique dans cette ville qui ne cesse de « s’enfoncer », une affiche sur un banc : « QUICONQUE CROIT EN MOI NE MOURRA JAMAIS ».
À la fin, Eddie Miles qui a fait preuve de bravoure dira aux flics « Je n’étais l’ange de personne ». Un haussement d’épaules : « Un boulot, c’est un boulot ». Le beau, le digne honneur des sans-grades.

Jérôme Delclos

Taxi de nuit, de Jack Clark
Traduit de l’anglais (États-Unis) par
Samuel Sfez, Pocket, 262 pages, 8,40 €

L’ange de personne Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°276 , septembre 2026.
LMDA papier n°276
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