Un homme marche, minuscule silhouette perdue dans la neige. C’est Victor Frankenstein, hagard… Retour en arrière : il est jeune, riche, un brin dandy. Fasciné par les expérimentations scientifiques, et notamment les travaux du médecin alchimiste Paracelse, il donne vie à une créature – qu’il ne nomme pas – fabriquée à partir de morceaux de cadavres récupérés dans un cimetière. David Sala rompt avec l’image que nous avons tous en tête, celle de Boris Karloff dans le film de James Whale. Du monstre de 1931, il garde les coutures mais en fait une silhouette géante, bleutée, au visage anguleux, au look néo-punk, aux yeux mélancoliques. Une beauté brute, hors normes.
Terrifié, incapable d’assumer la créature qu’il a engendrée, Victor s’enfuit. Dès lors, l’homme bleu n’a de cesse de retrouver son géniteur, pour se venger de celui qui l’a fait naître. S’attaquant aux proches du jeune Frankenstein, il dépouille progressivement ce dernier de son jeune frère, de son épouse, de son meilleur ami. Parallèlement, il erre, rejeté par les uns et les autres que son apparence effraie. Seule, une jeune fille cherche à le protéger mais finit pendue, à l’issue d’un odieux lynchage. Comme le Elephant Man de David Lynch, l’homme bleu expérimente dans sa chair l’impossibilité à être accepté dans sa différence par le groupe social. Violemment rejeté, incapable de trouver sa place – ce que symbolise son corps gigantesque –, il est voué à une solitude totale, dans une société rigide, injuste, qui juge et exclut. Il est aussi un fils abandonné, à la recherche de son père : « la nuit même où je suis né, vous m’avez rejeté, m’abandonnant à mon sort, dans ce monde inconnu. »
Pour mettre en scène cette errance des deux hommes – le créateur et sa créature – le dessinateur nous plonge dans un univers de couleurs, qui est d’ailleurs caractéristique de son art (songeons aux magnifiques Joueur d’échecs ou Poids des héros, deux de ses précédents romans graphiques). Usant d’une palette picturale extrêmement variée, il joue sur des couleurs, tantôt froides, avec des dominantes de bleus et de gris, tantôt extrêmement vives, maniant des rouges, des jaunes, jusqu’à des roses fluo très contemporains. La nature, qui isole et protège les hommes, est particulièrement présente dans l’album, où David Sala nous donne des planches d’une beauté saisissante. On y devine l’influence des grands peintres qui ont pu l’inspirer : Gustav Klimt mais aussi Frantisek Kupka. On pense fugitivement à David Hockney dans le maniement des couleurs vives, voire à Edward Hopper, pour la solitude des êtres dans le paysage qui les entoure. La créature de Frankenstein y puise du réconfort : « Le premier jour, une douce lumière se glissa furtivement dans le ciel et me procura une sensation de plaisir jusqu’ici inconnue. Une forme rayonnante surgit de derrière les arbres et je la fixai, émerveillé. Elle se déplaçait lentement, illuminant mon chemin. Je découvris avec ravissement les mélopées de la forêt : le chant strident du moineau, la chanson du merle, la plainte de la grive dans les hautes herbes. »
Le traitement des personnages est lui aussi très raffiné, grâce à des découpages de planches originaux, des gros plans sur les visages, les regards. Hommes et femmes y ont une peau d’un blanc glacé, presque morbide, suggérant une présence au monde précaire et rappelant l’esthétique gothique auquel appartient le roman de Mary Shelley. En véritable créateur, David Sala offre une nouvelle vie à ce héros maudit, devenu homme parmi les hommes : « Nous avons vécu et nous allons disparaître, parce que nous ne sommes que poussière. Mais de la poussière d’étoiles. »
Delphine Descaves
Frankenstein, de David Sala, d’après Mary Shelley, Casterman, 230 pages, 28 €
Textes & images Seul au monde
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Delphine Descaves
Dans une très picturale adaptation du roman de Mary Shelley, David Sala nous livre un Frankenstein immensément fragile, dont il fait une poignante figure d’exclusion.
Un livre
Seul au monde
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Delphine Descaves
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.

