Alors que grandit chaque jour un peu plus la rumeur d’une nouvelle guerre censément inéluctable, l’entrée de l’historien Marc Bloch au Panthéon vient à point nous rappeler ce que fut pour la France « l’étrange défaite » de 39-40. D’autres en furent les témoins privilégiés, parmi lesquels l’écrivain Jean Malaquais, dont reparaît aujourd’hui le précieux Journal de guerre.
Issu d’une famille juive laïque de la petite bourgeoisie polonaise, le jeune Wladimir Malaski arrive en France à la fin des années 1920, après avoir beaucoup bourlingué. La rencontre fortuite d’André Gide l’amène à écrire sur son expérience de mineur de fond en Provence. Ce sera Les Javanais, prix Renaudot 1939, dont la nouvelle l’atteindra alors que, bien qu’officiellement apatride, le désormais « Jean Malaquais » se trouve incorporé dans une compagnie de pionniers en Lorraine.
Car nous sommes en pleine « drôle de guerre », cette curieuse période où, la guerre dûment déclarée, rien ne se passe pendant des mois, jusqu’à la brutale offensive allemande de mai 1940 et l’effondrement de la France après quelques semaines de combat.
N’ayant pas grand-chose d’autre à faire, Malaquais tient son journal. Jour après jour, il y dit l’ennui, le désœuvrement des soldats, le travail de cantonnier auquel les astreint l’impéritie des officiers. Il y dit surtout, avec tous les remords de l’internationaliste antistalinien qu’il était alors, son incapacité à cohabiter avec ses camarades dont l’insupportent la vulgarité, la forfanterie et l’égoïsme mesquin. Il s’en veut, souvent, y voit un défaut de son caractère, lui qui ne tardera pas à se faire traiter d’« aristo » par les paysans péteurs et roteurs qui le désespèrent. Il s’en défend, parfois, arguant un peu spécieusement que l’on peut « avoir le sens profond du social et ne pas béer d’admiration pour le populo ». Il y voit, surtout, un effet de la guerre, qui ramène les hommes à une sorte d’état originel : « Étrange adaptation, au demeurant, où l’instinct de conservation veut qu’ici le mot merci s’articule désormais merde. De là à conclure un peu vite que c’est moins la contrainte qui vous y oblige que la licence que l’on y trouve… »
Le journal, quoi qu’il en soit, fait figure de bouée de sauvetage dans cette solitude, où déverser réflexions, croquis et anecdotes, en une prose lucide et râpeuse comme une joue mal rasée. Car Malaquais ne mâche pas ses mots, sinon pour les cracher comme une chique à la gueule de l’Histoire. Au fil des entrées, celle-ci s’accélère, jusqu’à la débâcle de mai 1940 qui voit l’écrivain, comme des millions d’autres, livré aux Allemands par des officiers fuyards. Comme les autres, seulement armé d’un vieux Lebel de 1915, il subit les bombardements de la Luftwaffe, chez elle dans un ciel vide d’avions français, comme les autres il est fait prisonnier, comme les autres il témoigne des exactions des nazis à l’encontre des troupes coloniales et de la solidarité de nombreux civils alsaciens qui l’aideront à s’évader de façon miraculeuse.
Le Journal de guerre de Jean Malaquais paraîtra d’abord aux États-Unis, où il sera reçu avec une fortune diverse en un temps où la France avait besoin de redorer son blason. En France, il devra attendre 1997 et Jean-Pierre Sicre, des éditions Phébus, pour être lu dans une version corrigée par l’auteur et accompagnée d’un Journal du métèque, rédigé bien plus tard à partir des notes qui servirent de matière à Planète sans visa, le roman que tira Jean Malaquais de sa période marseillaise, alors qu’en compagnie de nombreux artistes et intellectuels, il attendait l’indispensable visa qui lui permettrait de gagner l’Amérique.
C’est cette version, dans une édition renouvelée par Victoria Pleuchot, que donne à lire aujourd’hui La Thébaïde, qui s’est fait une spécialité de ces redécouvertes.
Yann Fastier
Journal de guerre (suivi du) Journal
du métèque, de Jean Malaquais
La Thébaïde, 458 pages, 28 €
Histoire littéraire En attendant la guerre
juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275
| par
Yann Fastier
Dans son Journal de guerre, Jean Malaquais (1908-1998) ne mâche pas ses mots, sinon pour les cracher comme une chique à la gueule de l’Histoire.
Un livre
En attendant la guerre
Par
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Le Matricule des Anges n°275
, juillet 2026.

