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Domaine étranger Le gardien de son frère

juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275 | par Thierry Guichard

Dans un recueil de nouvelles disparates, l’Américain Jim Shepard emprunte des voies diverses pour construire ses histoires. Les plus fortes sont celles qui font appel à son histoire familiale.

Amour et hydrogène

Les treize nouvelles qui composent Amour et hydrogène, originellement publié en 2004 à New York, présentent une large palette du style du romancier originaire du Connecticut. Une palette peut-être un peu trop large, tant ici la qualité est inégale d’un texte l’autre, ou pour le dire autrement, tant les intentions semblent parfois divergentes. Une nouvelle comme celle qui ouvre le recueil et lui donne son titre n’use de la langue que pour pousser la narration à aller à son terme en juxtaposant des propositions simplement informatives : « Meinert et Gnüss sont sortis sur l’étroite échelle qui descend vers la nacelle du moteur de tribord numéro 1. Quand il le faut, ils donnent un coup de main aux machinistes. Gnüss a le vertige, ce qui fait rire tout le monde. L’échelle en aluminium ne dispose que d’une seule rampe (…) Sous eux les nuages flottent et se dissolvent. On est en mai 1937 ». Cette première nouvelle ne manque pas d’originalité dans le choix de son sujet : une histoire d’amour homosexuelle à bord du dirigeable Hindenburg lors de son dernier et tragique voyage. Mais un sujet ne fait pas tout et on peine d’autant plus à lire ce texte à la composition très scolaire que les seules aspérités qui apparaissent dans la platitude du texte sont, en réalité, des maladresses. Ainsi la description des effets de la jalousie de Gnüss qui retrouve son amant : « Le soulagement, la colère, la frustration fourmillent sous la coque vide de son crâne. Son lobe frontal est en révolution. » Fichtre !
Mais on aurait tort d’abandonner là le livre car on dénichera parmi les douze textes suivants quelques pépites. Si Shepard semble avoir été un grand lecteur de livres sur les inventeurs, sur la science et la technologie ou sur les catastrophes naturelles dans l’Histoire, c’est quand il s’empare de la famille qu’il est le plus juste. Et là, l’écriture trouve sa voix. On retiendra particulièrement les nouvelles qui évoquent la relation fraternelle entre un narrateur qui s’est bien adapté au monde contemporain et son frère atteint de troubles psychiques, enfant violent en butte avec le monde entier. Cette thématique revient plusieurs fois ici. Dans « Mars attaque », c’est par le biais de cartes à collectionner qui racontent épisodiquement l’invasion de la Terre par les Martiens, que la relation entre deux frères s’établit. Les deux frangins, enfants, ont commencé leur quête des cartes manquantes, mais seul le narrateur sera allé au bout de sa passion, comme le symbole d’une réussite à laquelle son aîné n’a pas droit. La violence dont les cartes sont une illustration kitch à la mode des années 70, n’est en réalité qu’un écho de ce qui se joue dans cette famille où l’un des fils se met en conflit permanent. On retrouve le même scénario dans la dernière nouvelle du recueil. Cette fois, le narrateur est un jeune vulcanologue dont l’étude porte sur l’explosion du Krakatoa en 1883. Le mystère des éruptions volcaniques étant pour lui une manière de s’interroger sur la folie violente de son frère, sur les séismes qui minent la famille tout entière. C’est bien quand il se penche sur la violence au cœur de la cellule familiale que Jim Shepard parvient le mieux à nous toucher, faisant ainsi le portrait d’une Amérique profonde à l’époque du Vietnam.
Mention spéciale pour la nouvelle « Won’t get fooled again » qui raconte l’histoire d’un groupe de rock foutraque par la voix de son bassiste : John Entwistle. Les amateurs auront reconnu : il s’agit du groupe The Who avec son batteur déjanté (et jamais dans le rythme de ses partenaires), Keith Moon, dont la folie en faisait l’exact opposé d’Entwistle, statique au fond de la scène, pendant que Moon le fou détruisait sa batterie et Pete Townshend sa guitare. Là encore, le récit met au jour la violence au sein du groupe, dérivé de la cellule familiale, et, parce qu’ils étaient amoureux de la même femme, fait du batteur et du bassiste deux frères ennemis au destin tragique. Amour et hydrogène n’aurait retenu dans ses pages que ces nouvelles autour de la folie, de la famille déchirée et de la violence d’un frère, le livre en aurait été plus fort, assurément.

T. G.

Amour et hydrogène, de Jim Shepard
Traduit de l’anglais par Anne-Sylvie
Homassel, L’Apprentie, 279 pages, 19,50

Le gardien de son frère Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°275 , juillet 2026.
LMDA papier n°275
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LMDA PDF n°275
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