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Intemporels À livres ouverts

mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273 | par Didier Garcia

Avec Le Mal de Montano, Enrique Vila-Matas entraîne son lecteur dans les arcanes de la création littéraire. Pour mieux l’étourdir.

Après s’y être soi-même perdu, que peut-on dire de ce roman qui permette d’en donner une idée juste ? Le présenter comme un labyrinthe (ce qu’il est, incontestablement), est-ce vraiment beaucoup mieux que d’en avoir rien dit ?
Sans doute peut-on commencer par affirmer ce qu’il n’est pas : Le Mal de Montano n’a rien d’un roman traditionnel par exemple, avec une intrigue qui laisse au lecteur la possibilité de l’empoigner et d’en proposer un résumé. Pourtant, dans les cent premières pages, qui constituent la première partie de l’édifice (c’est d’ailleurs elle qui donne son titre au volume), on a bien quelque chose qui ressemble à une intrigue : Montano est un écrivain qui, du jour au lendemain, se trouve soudain réduit à être un « agraphe tragique », autrement dit un écrivain victime d’une paralysie littéraire et ne pouvant donc plus rien écrire. Ironie du sort, il vient de publier Plus jamais rien, un volume consacré aux écrivains qui ont renoncé à l’écriture, quelle qu’en soit la raison (toute ressemblance avec Bartleby et compagnie, d’un certain Vila-Matas, et publié un an avant Le Mal de Montano, n’a bien sûr rien de fortuit). Son père, quant à lui, qui se nomme Girondo, souffre d’une obsession pour le moins singulière : il est « saturé de livres et de citations » – entendez par-là qu’il a la fâcheuse manie « de tout voir à partir de la littérature », et qu’il ne s’exprime que par des références à des livres ou à des auteurs. S’il se déplace de Barcelone jusqu’à Nantes, c’est à la fois pour tenter de venir en aide à son fils et de se guérir lui-même de son étrange maladie.
Dans la deuxième partie, nous découvrons que ce que nous venons de lire est en réalité une fiction, écrite par Girondo lui-même, dont il explique la construction dans les pages de son propre journal. L’occasion lui est alors offerte de passer en revue, dans une sorte de dictionnaire amoureux, les principaux écrivains ayant écrit un journal : Amiel, Gide, Gombrowicz, Kafka, Renard – quelques-uns des auteurs qui forment le panthéon de Vila-Matas. Le roman fait alors alterner des passages de fiction et de réflexion sur la littérature (commentaires sur les œuvres citées, confessions aux accents autobiographiques, même s’il n’est jamais possible de s’en assurer).
La partie suivante, intitulée « Théorie de Budapest » et prononcée au cours d’un Symposium international, est consacrée à la pratique du « Journal Personnel comme Forme Narrative » – peut-être le véritable thème du Mal de Montano (s’il convenait de n’en garder qu’un). Avant d’écrire le « Journal d’un homme trompé » (titre de l’avant-dernière section du roman), Girondo ouvre au lecteur les portes de son atelier de création : « Mon journal existe depuis des années, mais ce n’est que depuis quelques mois, depuis qu’en novembre dernier, j’ai fait un voyage à Nantes et imaginé que je rendais visite à un fils inventé, qu’il a commencé à se transformer en roman. » Le lecteur se retrouve donc immergé dans un jeu de poupées gigognes ou dans une mise en abyme particulièrement réussie.
On l’aura sans doute compris, Le Mal de Montano (prix Médicis étranger en 2003) est d’abord un livre inclassable. S’il est un roman (qui plaira sans doute davantage aux écrivains qu’aux lecteurs qui n’ont jamais éprouvé la tentation de l’écriture), c’est en somme par accident, comme malgré lui, tout en empruntant à d’autres genres littéraires, et en particulier au journal. Il est surtout d’une grande complexité formelle à l’intérieur de laquelle le lecteur ne sait pas toujours très bien dans quelle strate il se trouve, comme s’il avait été happé par un gigantesque tourbillon, ce qui est à la fois déroutant et enivrant (pour ceux qui attendent de la littérature qu’elle les sorte de leur zone de confort). Dans cette bibliothèque virtuelle, on croise à peu près tous les fantômes d’écrivains que Vila-Matas affectionne et que l’on rencontre ailleurs dans son œuvre. Quant au roman, il est un véritable patchwork de citations, dont il n’est presque jamais possible de savoir si elles sont réelles ou inventées. En revanche, il n’est pas interdit de le lire comme le portrait d’un écrivain (Vila-Matas lui-même) réalisé à travers ses lectures.
Le moins que l’on puisse dire du Mal de Montano est que ce livre s’emploie à rappeler que la littérature peut aussi être un jeu (pour ne pas dire un délire), que tout n’y est pas toujours à prendre au sérieux, et que chaque roman s’écrit avec la matière de tous les livres qui l’ont précédé. Ce qui est une manière parmi d’autres de leur rendre hommage.

Didier Garcia

Le Mal de Montano,
d’Enrique Vila-Matas
Traduit de l’espagnol par André Gabastou, Christian Bourgois, « Titres », 414 p., 8

À livres ouverts Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°273 , mai 2026.
LMDA papier n°273
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