Eduardo Halfon, les racines de la liberté
En proposant une nouvelle traduction de son premier livre, les éditions de La Table ronde affirment leur fidélité à l’écrivain Eduardo Halfon, une des plus grandes révélations de ces quinze dernières années. Eduardo Halfon est né au moins deux fois (et mort une fois pour le moment). Nous l’avions rencontré en 2011, invité par la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs de Saint-Nazaire au moment de la parution de Saturne à la MEET, dans une traduction de Françoise Garnier. Ou peut-être croyons-nous l’avoir rencontré au festival que la MEET organise chaque automne au sein de la base sous-marine de la ville portuaire. À l’instar du narrateur de Deuils (prix du Meilleur livre étranger, 2018), notre mémoire n’est pas infaillible et il n’est pas impossible que nous ayons rêvé cette rencontre. L’écrivain, alors, avait 8 ans, quand l’homme venait d’entrer dans la quarantaine. C’est que Saturne, livre d’une densité incroyable, avait paru en 2003 au Guatemala officialisant la naissance d’un auteur dont l’œuvre allait traverser les frontières. Et enterrant l’ingénieur qu’il était, bien malgré lui, devenu. Un livre qui annonce un suicide, voilà une étrange manière d’accoucher de soi-même.
Nous avions prévu d’interroger Eduardo Halfon sur son parcours, sur l’origine de cette œuvre dont les lecteurs avertis guettent chaque année ou presque un nouvel opus. Mais chacun de ses livres tresse ensemble différents récits autobiographiques et familiaux. Une tresse sans cesse reconstituée, les récits principaux de tel roman réapparaissant dans tel autre au second plan, laissant en avant-scène ce qui dans un autre roman encore faisait partie du décor. Et les recueils de nouvelles viennent, à leur tour, éclairer différemment la scène intime où la fiction sème sinon le trouble du moins le doute.
« Finalement, notre histoire est notre seul patrimoine » est-il écrit vers la fin du roman Monastère qui prend prétexte du mariage de la sœur du narrateur à Jérusalem pour détricoter à nouveau la pelote familiale. Si cette sentence est juste, alors Eduardo Halfon possède un très riche patrimoine. Dans ce même roman, alors qu’il vient d’arriver en Israël, le narrateur fait la douloureuse expérience du racisme exacerbé d’un chauffeur de taxi qui lui trouve une tête d’Arabe et l’interroge sur sa judaïcité. Rassuré, au volant de son taxi, l’homme se lâche « Méchants les Arabes, a-t-il dit, très méchants. Il faut les tuer. » Par lâcheté, ou lucidité, le Guatémaltèque fait mine d’acquiescer avant de rendre un hommage muet à ses ancêtres, « mes grands-parents arabes : mes trois quarts arabes. » Car si notre homme est bien né en 1971 dans la ville de Guatemala, capitale du pays homonyme, il le doit à une incroyable histoire familiale et à beaucoup de hasards dont l’Histoire a le secret. Reprenons, et suivez bien : interro écrite à la fin de ce portrait.
« Comment la littérature que j’écrivais, avait-elle éraillé la réalité ? »
Dans la...

