L’apocalypse, on l’oublie parfois, signifie d’abord, en grec, une révélation. Celle-ci, dans le texte attribué à Saint Jean, n’est qu’à l’ultime fin salvatrice : elle est, avant tout, désastres et catastrophes, chaos, triomphe de la mort. C’est bien à nous délivrer une telle révélation de ce que l’homme, au XXe siècle, a commis et subi de pire que s’est acharné, pendant toute son existence, Curzio Malaparte. Nous pourrions alors mettre en épigraphe ou en titre de ce fort volume (celui d’Exils semble quelque peu énigmatique) cet aphorisme célèbre de René Char : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil » accompagné de cette maxime, plus illustre encore, de La Rochefoucauld : « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement ». C’est en effet un défi de cet ordre qu’a relevé Malaparte, avec courage et non sans désespoir sans doute.
Comme à l’habitude, ce Quarto nous offre, avant les textes (sans nouvelles traductions) ici rassemblés, une préface et de riches pages, illustrées, documentées, retraçant la vie et l’œuvre de l’écrivain. C’est sans doute, en l’occurrence, plus nécessaire encore que pour d’autres. On réduit souvent Malaparte (quand, en France, on ne l’ignore pas totalement) à quelques clichés : le dandy fréquentant le Gotha, mondain quelque peu plastronnant, le propriétaire enviable ou jalousé de l’extraordinaire villa de Capri que tous les spectateurs du Mépris de Godard gardent en mémoire. S’ajoute à cela l’ambiguïté de son rapport au fascisme ou de sa position de reporter de guerre sur le front de l’Est durant la Seconde Guerre mondiale. Emmanuel Mattiato rappelle donc certains faits saillants, révélateurs, qu’il est nécessaire de connaître pour ensuite pouvoir lire des œuvres qui, surtout pour les deux romans essentiels que sont Kaputt et La Peau, jouent avec la réalité ce jeu dangereux mais passionnant qu’Aragon nommait le « mentir-vrai ».
Né en 1898, il s’enrôle volontairement en mai 1915, quand l’Italie déclare la guerre à l’Autriche, se bat dans les Dolomites et se retrouve même, en juillet 1918, à Reims, aux côtés de milliers d’Italiens venus participer à la contre-offensive française. « Gazé, Malaparte porte dans sa chair et dans sa psyché les séquelles » de cette première guerre – qui ne sera pas la dernière. Lorsque Mussolini, ancien socialiste rappelons-le, se lance à la conquête du pouvoir, Malaparte adhère au Parti national fasciste, y voyant sans doute « une alternative au bolchevisme oriental et au libéralisme anglo-saxon, une troisième voie qui correspondrait au caractère unique du peuple italien et à son identité ». Cependant il doute rapidement, déchante et se fait en outre, parmi les proches de Mussolini, des ennemis puissants : il est condamné à cinq ans de confino, la peine de relégation. D’abord déporté sur l’île de Lipari, il est ensuite l’objet de mesures de clémence, revient sur le continent mais demeure sous surveillance. Dès 1939, il publie, dans le Corriere della Sera,...
Événement & Grand Fonds Humain, trop inhumain
mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273
| par
Thierry Cecille
Acteur et témoin du monstrueux XXe siècle, Curzio Malaparte s’en est fait l’historien visionnaire, le chroniqueur impitoyable, dévoré par la pitié.
Un livre

