Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? L’une des répliques les plus entêtantes de conte hante le titre du premier roman de Lucile Novat. Il faudra du temps aux lecteurs pour apprécier toute la teneur et l’ironie de cette référence à La Barbe-Bleue, se retourner sur ce qu’ils ont lu, ou imaginer au contraire ce qui est encore devant eux. C’est que Voir venir est un roman à l’écriture vive mais à la détente narrative lente, un presque pur récit d’atmosphère.
Nous voici donc dans la maison d’éducation de la Légion d’honneur à Saint-Denis : une enclave patriotique héritée de Napoléon au cœur d’une des villes les plus déshéritées d’Île-de-France, un décor horrifique de rêve pour les désirs de saccage qu’on peut avoir à l’adolescence. En deux séquences introductives, avant d’entrer dans l’histoire à proprement parler, Lucile Novat campe cet étonnant lieu, lycée écrin pour jeunes filles, dont le cadre s’avère faussement rigide, et les figures d’autorité – surveillante, professeur(e)s, surintendante et même aumônier – plutôt bienveillantes et modernes. Loin d’esthétiser la forteresse, comme le faisait Bertrand Bonello dans son film Zombi Child en 2019, tourné dans ce même lycée, et oubliant dès lors un peu la ville de Saint-Denis, Lucile Novat parvient à faire éprouver les contradictions de cet espace social dont les pensionnaires, ou plutôt les « légionnaires », s’échappent et auquel elles reviennent, déplaçant la frontière entre dedans et dehors, banlieue et institution de prestige, mixant des trajectoires familiales. Par une forme très fluide qui charrie dialogues, messages, descriptions, par une langue qui mêle certain classicisme atemporel de conte et vocabulaire bien vivant (de « crari » et « De ouf » à « khalass » ou aux scènes « graphiques »), l’écrivaine nous happe et enrobe ses personnages : Lou, dont le père était militaire, Suzanne, dont le grand-père maternel était ingénieur dans le nucléaire, Yas, petite-fille de harki, Adèle, au père diplomate, et Vanessa M’Changama qui veille sur elles. De cette matière chargée, Lucile Novat fabrique un impressionnant récit de la tension et de la combustion lente, condensé en plus ou moins 24 h – qui cachent quelques trappes temporelles.
Voir venir constitue aussi tout un programme poétique et politique. On se rappelle qu’à l’automne dernier, Laurent Mauvignier remportait le prix Goncourt pour un roman dont le narrateur, au départ, cherchait la médaille de la Légion d’honneur de son arrière-grand-père dans la maison familiale – La Maison vide. Dans le récit de Lucile Novat, cette médaille joue un rôle crucial et maléfique : « On l’offre de père en fille, comme un précieux talisman. L’enfant la glisse dans sa poche, ne s’aperçoit pas tout de suite que le métal est taché. Trop tard, le pacte est scellé. La geste du père a légué tout le trousseau : code d’honneur, valeurs patriotiques, sang de l’adversaire. Et quelques cauchemars peut-être dans l’inventaire. » Comment sortir d’une situation explosive, à la fois collective et intime, historique et existentielle ? C’est probablement la question centrale de ce conte, qui parvient à saisir à la fois quelque chose de l’état de latence adolescente et d’un malaise générationnel (figuré notamment par les nombreux médicaments pris par les jeunes filles) et du refoulé politique et colonial français. On retrouve l’acuité de la professeure de collège à Saint-Denis et de l’autrice de l’essai formidable De grandes dents, paru chez Zones il y a deux ans, et accompagné d’une non moins réussie fiction critique intitulée Barbie-Bleue.
Ici, Lucile Novat est à son meilleur dans l’écriture de la tension et des « états » adolescents ; on peut penser à certains passages de Kerangal, dans Corniche Kennedy (2008) par exemple, ou au best-seller de Jeffrey Eugenides (1993). Plusieurs scènes sont mémorables : un enrobage angoissant dans la cabine d’une salle de bal, le souvenir mélancolique d’un guet en haut d’un immeuble au son des mortiers : « Vanessa est à ce point certaine aujourd’hui du soulèvement qui ce jour-là avait gonflé dans les corps sifflant en canon de la tour à la dalle de la dalle aux ruelles comme un torrent chaud et vivant qui avait tout emporté sur son passage – et pourquoi diable avaient-elles oublié ensuite, et n’était-il pas terriblement triste qu’elles aient perdu, comme on désapprend une langue, ce lumineux moyen d’épeler la révolte ? (…) ».
La limite du récit vient de la façon de résoudre cette tension – des personnages et de la narration : la voie choisie à la fin n’est pas complètement crédible, il aurait peut-être mieux fallu rester dans le suspens, l’indécision diffuse, toxique et remarquable de tout le reste du conte.
Chloé Brendlé
Voir venir, de Lucile Novat
Éditions du Sous-sol, 188 pages, 20 €
Domaine français Conte à rebours
avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272
| par
Chloé Brendlé
Après sa relecture décapante du Petit Chaperon Rouge dans De grandes dents (2024), Lucile Novat s’essaie à la fiction avec un conte très actuel sur un pensionnat de jeunes filles à Saint-Denis.
Un livre
Conte à rebours
Par
Chloé Brendlé
Le Matricule des Anges n°272
, avril 2026.

