En trois magnifiques et cruelles histoires de famille, Russell Banks raconte une Amérique plus déglinguée que jamais. American Spirits, œuvre posthume résonne (entre amour et haine) comme une mise en garde.
Ils ont tous voté Donald Trump, première saison. Ils portent tous, les hommes surtout, la fameuse casquette rouge MAGA. Ils sont patriotes, retraités, prolos, gardien de prison, femme au foyer, jardinier – des gens ordinaires, eux diraient des gens bien. Ils vivent à Sam Dent, une bourgade fictive et rurale de l’État de New York, non loin du Canada, un de ces villages où tout semble tranquille, pétrifié sous la neige. Ils ignorent qu’avant eux et leurs églises, vivaient sur ces terres des Micmacs, des Iroquois. Ils sont fiers de leur pays, et tant pis si certains membres de leur famille ont laissé leur peau au Vietnam, en Irak, en Afghanistan. C’est le prix de la liberté. Tous possèdent des armes, autre « liberté garantie par la Constitution et droit accordé par Dieu ». De père en fils, avec une certaine gloire viriliste, ils chassent le cerf, s’entraînent à se défendre, certains même créent des milices. Ils ont des petits rêves, construire « un garage pour deux voitures et une cabane à outils », cuisiner des cookies pour les enfants. Ils se contentent de peu et vont à la messe tous les dimanches. Bien sûr, il y a des dérapages – des gestes racistes, de l’alcoolisme, des tueries. Nous voici lecteur pieds et poings liés avec une personne qui s’emploie à jouer au narrateur, un Russell Banks fin observateur de ses voisins – il vivait à Saratoga dans le même État. En trois longues nouvelles liées entre elles, American Spirits glace les sangs. Du grand art de nouvelliste suivi de près par Pierre Furlan, le traducteur de toujours. « Rendez sa grandeur à l’Amérique. Trump est peut-être un salaud, mais c’est notre salaud à nous, pas vrai ? » Russell Banks, disparu en 2023, ne cède jamais à la caricature, il aime trop le genre humain – ni tout à fait bon, ni tout à fait vilain. Mais il nous rappelle qu’il y a du mouron à se faire.
Martine Laval
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Furlan, Actes Sud, 256 pages, 22,80 €
Domaine étranger American spirits de Russell Banks
février 2026 | Le Matricule des Anges n°270
| par
Martine Laval
Un livre
American spirits de Russell Banks
Par
Martine Laval
Le Matricule des Anges n°270
, février 2026.

