La membrane du veau est cette enveloppe que l’animal fœtus doit percer pour naître. Elle donne son titre au premier recueil virtuose de Lucas Rijneveld, qui n’a que 23 ans lorsqu’en 2015 il publie aux Pays-Bas ce texte somptueux et étrange. Il remportera l’International Booker Prize trois ans plus tard avec Qui sème le vent (Buchet-Chastel, 2020), premier roman sur une enfance dans une ferme marquée par le deuil d’un frère. Il adopte ensuite la voix d’un vétérinaire prédateur sexuel dans Mon bel animal (id., 2022), relecture de Lolita de Nabokov et inspirée par le travail de l’écrivain néerlandais Jan Wolkers.
L’enfance, au centre de l’œuvre de Lucas Rijneveld est saisie dans Membrane du veau depuis la perspective de celui qui grandit. S’y déploie la matrice singulière d’une voix mue par le désir de « sortir de tout », faisant l’apprentissage de l’amour et de la séparation jusqu’à cohabiter avec la mort tel « un papillon de nuit sous la peau ». Dès l’ouverture du recueil, l’am- pleur des vers surprend. De fait, la densité de chaque poème requiert une lecture attentive pour suivre la trajectoire d’en- fance comme processus de croissance, celle d’une fille qui « entre deux danses ne sait pas comment évoluer ».
« Grandir c’est souvent vouloir faire trop de pas à la fois, tout comme les matriochkas cela nécessite des phases de démontage et de remontage, de garder l’enfant en soi. » À l’image de ces poupées russes, le jeune poète déplie l’enfance comme un trombone ou un petit avion : « la façon dont les pères plient pour la première fois leurs enfants en de petits avions ». Et s’« il faut des murs pour réussir à garder les enfants à l’intérieur », ils prennent la forme de longues phrases qui entourent l’enfant et bordent certains rêves plutôt qu’ils ne privent.
Avant de se choisir le prénom que ses parents lui auraient donné s’il avait été un garçon, Lucas Rinjeveld oscillait entre les genres masculin et féminin, regrettant que le néerlandais n’offre pas de pronom neutre comme le « they » anglais, infi-niment plus souple. Cette neutralité mou-vante aurait quelque chose à voir avec le désir de rentrer en soi comme le font les escargots : « j’aimerais rétracter mes membres en moi-même pour en tirer un jour des filles et des fils afin de sans cesse répéter le processus de crois-sance », formule-t-il dans un vœu récurrent.
Se dissoudre à par-tir de son propre corps (« un corps dispose de bien des issues pour ne pas avoir à être un corps ») ou « se cacher » qui serait « une forme d’apparition mais rembobinée » sont autant de straté- gies pour que « quelque chose de nouveau puisse émerger de (s)oi ». Le poème « Introjection » imagine « l’intériorisation d’un père et d’une père » et comment celle-ci « s’est soldée par une prise d’otage de plusieurs années ». Avec cette promesse cultivée : « un jour, tu les libéreras ». La quête initiale du recueil de « trouver en (s)oi la maison parentale » s’accomplit dans bien des métaphores inattendues (« quand je confondais l’obscurité avec mon père » et quand la mère se penche en avant « comme elle seule sait le faire semblable à du fil de fer tendu qui ne saurait se rompre »), ou dans ce magnifique renver- sement de poupée russe : « Papa dit que le présent accouche de l’avenir, je me dis que si j’écarte suffisamment les bras / une fille finira un jour par sortir de moi. (…) te reste à engendrer un père ».
La mort, qui ne connaît aucun répit, est aussi une affaire de mue et de battement d’ailes. Dans de magnifiques pages sur le deuil de son frère, le poète se souvient « soudain que la mort / a toujours été pré- sente sous la peau ». Alors l’amour fait l’apprentissage de la séparation, « tandis que s’amplifie le désir d’absence, d’être coincé, de tout savoir et d’être aimé ». Dans le poème en prose « L’inéluctable grand dé-part », il est question de vers de terre qui peuvent vivre coupés en deux ; « ce qui subsiste, c’est la rencontre (…) des larmes car être tranché ça n’est pas la même chose quand on porte un cœur avec soi, sa voix qui continue à vivre comme un été qui se répète ». Sortir de tout, c’est encore sortir de l’autre, se tenir la main « tout en restant détachées », laisser la place à de nouvelles fêtes comme une enfance sans fin renouvelée.
Flora Moricet
Membrane du veau, de Lucas Rijneveld
Traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Kim Andringa et Daniel Cunin, éditions Unes, 58 pages, 18 € (en librairie le 20 février)
Poésie Devenir un peu plus loin que soi
février 2026 | Le Matricule des Anges n°270
| par
Flora Moricet
Les premiers pas de Lucas Rijneveld sur ce qui émerge de l’enfance, l’altérité et la sortie de soi dans le deuil et l’amour révèlent une grande voix de la poésie européenne.
Un livre
Devenir un peu plus loin que soi
Par
Flora Moricet
Le Matricule des Anges n°270
, février 2026.
