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Domaine français La vedette américaine

février 2026 | Le Matricule des Anges n°270 | par Guillaume Contré

Dans ce premier roman plein d’humour, Nicolas Doutey permet à un dramaturge amateur d’atteindre un sommet imprévu.

Une relation phénoménale

Se faire connaître quand on est un dramaturge inconnu, ou moins que ça, quand on vacille au bord de la possibilité éventuelle d’en devenir un après avoir écrit, selon les indéfinissables règles d’une obstination hasardeuse, une pièce de théâtre peut-être un peu trop brève pour mériter ce nom, voilà qui n’est pas une mince affaire. On ne sait pas à quelle porte frapper et celles auxquelles on toque en tâtonnant ne sont pas réceptives. Plus encore, on est bien en peine de savoir si ce que l’on a pondu presque par inadvertance, qui ne semble rentrer dans aucun moule défini, vaut quelque chose ou pas.
C’est là qu’intervient la littérature, qui permet de donner corps à toutes les prophéties autoréalisatrices, de corriger tous les défauts du réel pour mieux nous offrir d’improbables success stories. Le roman, pour continuer avec les anglicismes (et dans celui qui nous occupe, la langue anglaise joue un rôle non négligeable), est aussi un art du wishful thinking, une manière de devenir par la médiation des mots ce qu’on aurait voulu être malgré les contingences.
Avec cette histoire délicieusement loufoque d’un type quelconque, jamais assuré du renouvellement de son poste précaire dans une université, animateur à ses heures perdues avec deux amis d’une revue littéraire pour le moins confidentielle, qui parvient contre toute attente à faire jouer sa pièce de théâtre sans queue ni tête par une étoile d’Hollywood, le dramaturge Nicolas Doutey chercherait-il à assouvir par le biais de la fiction ses propres rêves de grandeur ? Pas exactement, ses visées sont plus altruistes. En attribuant une de ses propres pièces à un personnage sans autre attribut particulier que l’indéniable sympathie qu’il dégage, il propose un roman tout en légèreté, d’une remarquable drôlerie, qui se double d’une subtile réflexion sur le langage du théâtre. Car la success story dont il est ici question n’est pas celle de l’égo d’un individu qui se verrait soudain projeté au firmament clinquant du star-system afin d’aveugler le monde de sa superbe, mais bien celle du théâtre et de la capacité d’émerveillement qu’il porte en lui.
Ce sont les qualités impalpables transmises par la mise en scène, par le jeu des comédiens, tous les « presque rien » qui se glissent entre les mots qu’il cherche à mettre en avant. Et plutôt qu’une douteuse exposition didactique de ses théories théâtrales (lesquelles sont certainement un des cœurs secrets de ce roman plus sérieux qu’il n’y paraît), il choisit de faire jouer à plein le paradoxe en invitant dans l’équation une actrice archi-célèbre, sorte de divinité inaccessible au commun des mortels (à commencer par son héros attachant et ahuri) : Julia Roberts.
Car c’est bien elle qui finit par recevoir l’étrange manuscrit que notre dramaturge en herbe avait envoyé à l’adresse incertaine d’une agence ayant peut-être, à un moment ou un autre, représenté la vedette. Il s’était autorisé ce geste inconséquent par jeu, pour donner une suite aussi concrète que gratuite à une fanfaronnade lancée par dépit face à l’indifférence d’une professionnelle du théâtre lors d’un rendez-vous téléphonique calamiteux.
Mais il arrive que les planètes s’alignent et qu’une somme de hasards et d’inerties produise le miracle que personne n’attendait : un matin, l’élégant et un peu guindé Monsieur Gustave, traducteur français attitré de Mme Roberts, lui rend visite dans son ranch. Il a pour mission de lui présenter la substantifique moelle de la correspondance qu’elle reçoit dans la langue de Molière. Parmi les projets de films et autres propositions prévisibles, un courrier se démarque, orné d’un énorme « FOR JULIA ROBERTS » qui fleure bon l’amateurisme. Gustave ne prend pas vraiment au sérieux cette « pièce de théâtre absurde de dix pages » qui lui paraît, précise-t-il, « abstruse, pas claire, absconse ». S’il tient malgré tout à en signaler l’existence à son employeuse, c’est pour ne pas dévier à « l’éthique de son job », car il est un homme de principe.
On devine la suite : Julia Roberts, faisant preuve d’une sensibilité hors du commun (démontrant, si besoin était, que derrière le vernis hollywoodien se cache une grande actrice), parvient à deviner la valeur inhabituelle de ce texte bizarre – où un certain Pierre échange des bouts de phrases incohérentes avec un certain Paul, sans que l’on comprenne toujours qui parle et pourquoi – que Gustave lui traduit à la volée dans un anglais bancal. Ensuite, tout s’emballe, prend forme, avec son lot d’excitations et de contretemps, jusqu’à la première new-yorkaise, in english, en présence de l’auteur. Le rêve américain se réalise, sans tambour ni trompette, et l’on découvre que cette pièce en apparence bricolée par un type un peu à l’ouest porte en elle des beautés insoupçonnées qui font l’essence même de la fragile magie du théâtre.

Guillaume Contré

Une relation phénoménale, de Nicolas Doutey, L’Arbre vengeur, 288 p., 19,50

La vedette américaine Par Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°270 , février 2026.
LMDA papier n°270
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