Quelle peut être la motivation d’un quidam résolu à tuer l’homme le plus riche du monde ? Orgueilleux désir d’apparaître au sommet des médias, abyssal ennui, fantasme saugrenu de justice sociale, jalousie, ou en d’autres termes ce péché capital que l’on appelle l’Envie…
Un écrivain français nommé Ayann Ader, peut-être un double imaginaire de l’auteur, Alain Blottière, semble porter dans ses initiales un nouveau commencement. D’autant que son aventure hors norme est commentée par un narrateur, soit son petit-fils. L’on assiste donc à un chassé-croisé de romanciers et de témoins.
En une légère anticipation, nous voici d’abord transportés en mai 2026, lorsqu’avec étonnement le vieil écrivain voit le ciel du désert égyptien veuf de ses étoiles, au lieu desquelles s’imposent les satellites Starlink, une technologie invasive remplaçant le cosmos. Ainsi se justifie aisément le titre : Le Ciel a disparu. Rétablir l’ordre naturel et laver cette « souillure » est donc la vocation de l’assassin, dont la cible nommément désignée n’est rien d’autre que l’entrepreneur à succès Elon Musk, qui « saccage la nuit » et « profane le ciel ». C’est ainsi que « les balafres inquiétantes de Starlink déchiraient la nuit comme un boucher sanguinaire entaillerait la chair d’un animal pas encore mort ».
Le plan d’action est méticuleusement imaginé : bombe, ou poison peut-être, à moins de « prendre le contrôle à distance du pilote automatique » de la Tesla de son fondateur. La couleur passablement policière de l’argument concourt à l’efficacité de ce qui est le « testament d’un tueur, le plaidoyer d’un homme qui s’apprête à commettre un crime ».
Nous laisserons le lecteur découvrir si le succès est au rendez-vous. La chose va-t-elle se conclure en ridicule fiasco, en apocalypse ? Car le pire gît peut-être parmi les collisions de quarante mille satellites, sans compter les débris en nombre exponentiels, menaçant toute aventure spatiale et de communications.
Il ne s’agit pas seulement d’un écrivain, mais d’un peintre, notre narrateur appelé Liki, qui confie cette histoire vingt-quatre ans plus tard, et dont les tableaux sont hantés par « le manque de Jade », celle avec qui se joue une attachante histoire d’amour. Le lyrisme et l’érotisme alors charment le lecteur. La Nuit des absents n’est-il pas le tableau le plus célèbre du peintre ? Alors que celui qui s’intitule Le Ciel a disparu est retrouvé « dans un coffre de la Musk Fondation ». Comme si les œuvres d’art, nécessaires plus que jamais, étaient en abyme disposées. Ce avec le concours d’une écriture sensuelle et imagée, mais aussi empruntant l’exactitude scientifique et technique. En quelque sorte, les personnages d’artistes, qu’il s’agisse de l’écriture ou de la peinture, sont l’antithèse du puissant technocrate faustien Elon Musk.
Reste que la question de fond est inchangée. Face à la mainmise totalitaire d’un entrepreneur de génie, prétendument favorable au libre-échange, peut-être dangereux pour le monde, faut-il de bon droit recourir à la violence, au meurtre ? En ce sens ce ne serait pas seulement le ciel qui disparaîtrait, mais la beauté, qu’elle soit naturelle ou morale.
La dimension science-fictionnelle ne cesse de s’amplifier lorsque s’achève le récit, soit en 2045. À la lisière de l’apologue, de la satire et du pamphlet, l’opus fort enlevé d’Alain Blottière suscite plus d’amusement de par son exagération un brin rocambolesque que de sérieux politique, même s’il affiche une volonté dystopique. Après une dizaine de romans et autant d’essais, souvent consacrés à l’Égypte, entre dieux et oasis, il semble qu’il ait l’ambition, face à l’hubris humaine, de rendre aux dieux leurs cieux.
Thierry Guinhut
Le Ciel a disparu, d’Alain Blottière
Gallimard, 160 pages, 18 €
Domaine français Guerre des étoiles
février 2026 | Le Matricule des Anges n°270
| par
Thierry Guinhut
Une fable exotique et science-fictionnelle se charge de brocarder les appétits d’Elon Musk.
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Guerre des étoiles
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Le Matricule des Anges n°270
, février 2026.

