Évoquer Haïti, c’est parler d’un oxymore, d’un grand petit pays, de douleur, de couleurs, d’une historique malédiction. Une dévoration par des pirates, des puissances étrangères, coloniales, des atteintes climatiques, une violence endémique, fratricide… Malgré tout cela, l’île a engendré tant de chants, de révoltes, de poètes, d’écrivains… Yanick Lahens y est née en 1953. La romancière, première titulaire de la chaire des Mondes francophones au Collège de France, reçut le prix Femina en 2014 pour Bain de lune (Sabine Wespieser). Son écriture oscille entre ancrage local, écriture du dedans et écriture du dehors, désir d’ailleurs. La femme, les femmes y occupent une place centrale.
Passagères de nuit offre une sorte de calzone, d’omelette retournée, de fresque en miroir de deux de ses aïeules et bisaïeules. Régina Jean-Baptiste, sa grand-mère « Totem puissant partie trop tôt. Sans m’avoir dit… ». Elizabeth Dubreuil, son arrière-grand-mère, « arrivée de la Nouvelle-Orléans, nimbée de ses secrets et de ses mystères ». C’est cette dernière que l’on retrouve dans une Louisiane qui s’apparente à un véritable carnaval métissé avec ses Indiens noirs tout emplumés, ses colons blancs, ses trappeurs, boucaniers. Elle-même, petite-fille d’une esclave Congo extirpée d’Afrique, affranchie en Haïti, énonçant cet ordre : « Ne jamais plus accepter de se soumettre au désir d’un homme », fil rouge des générations à venir de ce récit. Retournée à Port-au-Prince, elle y enfantera un futur général, Léonard Corvaseau. Même si on se perd un peu dans cette histoire de famille, la langue de Yanick Hanens saisit par sa puissance, sa créolité, sa luxuriance. La femme noire y danse, flamboie dans une transe mâtinée de vaudou et de modernité. Régina, née pauvre parmi les pauvres, tiendra tête au jeune général qu’elle épousera. Passagères de nuit délivre un magnifique témoignage de sororité solidaire, de libération féminine.
Dominique Aussenac
Passagères de nuit, de Yanick Lahens
Sabine Wespieser, 236 pages, 20 €
Domaine français Passagères de nuit
octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Dominique Aussenac
Un livre
Le Matricule des Anges n°267
, octobre 2025.

