Patriotic School. Chronique de contre-espionnage en temps de guerre
On entre là-dedans à moto, un matin de janvier 1941, alors qu’un léger brouillard monte de la Tamise. Le pilote de la pétaradante Rudge est un jeune asthmatique, employé du contre-espionnage. À sa suite, le lecteur pénètre derrière les hauts murs du domaine de Patriotic School, au sud de Londres. L’imposant manoir victorien qui s’y dresse fait office de gare de triage : tout étranger posant le pied au Royaume-Uni y est enfermé et questionné par les enquêteurs du M15 (renseignement intérieur). Soit c’est un homme de bonne foi, soit un espion embusqué au service des nazis.
« Tout arrivé clandestin, quel qu’il soit, va être examiné, interrogé à fond. Épouillé pou par pou, si j’ose ainsi dire », avait témoigné Joseph Kessel, dans un projet autobiographique inachevé, que cite, en exergue de son livre, Macha Séry. Ces quelques pages, découvertes par l’autrice en 2014, vont la plonger, confie-t-elle aujourd’hui dans « une curiosité frénétique, multidimensionnelle » à l’égard de ce lieu-patrimoine londonien. Onze ans durant, elle va passer son temps libre à se documenter. Puis à écrire.
Car Patriotic School n’est pas une invention. Joseph Kessel donc, comme Jean Moulin, Maurice Druon, François Mitterrand et Jean-Pierre Melville y ont séjourné. Ce ne sont pas eux, cependant, qui peuplent le récit, mais des anonymes – certains ayant existé, d’autres non. S’appuyant sur ce socle historique qu’elle connaît dans ses moindres détails, Macha Séry s’élance. Sous sa plume – que reconnaîtront les lecteurs du Monde, où l’autrice fut longtemps journaliste – le vieux manoir s’éveille, habité de mille murmures, histoires, visages. On y raconte des blagues. On mange du corned-beef. On entrevoit des tragédies. On croise une perruche baptisée Jeanfoutre. Mais aussi Darlan et de Gaulle. Il y a quelque chose d’éblouissant dans cet exercice d’écriture, où l’érudition la plus riche et la description documentaire la plus détaillée n’entravent jamais l’élan romanesque, nourrissant, au contraire, le suspense.
Dans ce huis clos tour à tour féroce et bonhomme, deux mondes se font face : celui des professionnels du renseignement (officiers interrogateurs, archivistes, analystes, secrétaires…) et celui des suspects. On se prend de tendresse pour le major Wilson, ce bourru longiligne, qui dirige Patriotic School et qu’un chat (qui s’avérera une chatte) finit par adopter. On se languit d’apprendre ce qui va arriver au triste Raymond et au curieux tandem que forment Radan et Goran, l’enfant sauvage et son faux père, tous deux rescapés des camps de la mort. Sans oublier Maurice l’Oranais, Gunnar le Norvégien ou les frères Peteri… Les femmes étant « totalement absentes des archives consultables » du M15, l’autrice les a imaginées, qu’il s’agisse de Miss Davies, la « méremptoire », qui seconde le major Wilson, de Mary l’infirmière tourmentée, ou encore de la fabuleuse Charlotte Jane Bennett, dont l’histoire vraie a donné naissance à un génial fantôme… Tout ensemble sérieux et loufoque, ce roman d’espionnage atypique, mériterait d’être traduit au plus vite – on le lui souhaite – dans la langue de ce vieux croulant de James Bond.
Catherine Simon
Patriotic School. Chronique de contre-espionnage en temps de guerre,
de Macha Séry, Gallimard, « Série noire », 496 pages, 21 €

