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Domaine français Contrôler l’incontrôlable

octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267 | par Richard Blin

Enfant d’une famille où l’on s’ingénie à vouloir maîtriser le non-maîtrisable, Laurent Nunez interroge, dans un livre au comique involontaire, les rituels de pensée magique et notre besoin de croire que tout ira bien.

Il aime surprendre, Laurent Nunez. Après s’être mis à la place de Barthes, de Derrida et de Blanchot pour écrire un livre sur Rimbaud, Hugo et Laforgue (Si je m’écorchais vif, Grasset, 2015), ou avoir emprunté les voix de Quignard, Duras, Proust, Genet comme autant de masques pour donner des visages passagers à ses tribulations amoureuses autant qu’au prix qu’il faut payer pour écrire un livre (Les Récidivistes, Champ Vallon, 2008 ; Rivages poche 2014), ou encore nous avoir conté l’épopée tragicomique de deux linguistes, aventuriers de la langue française (Le Mode avion Actes Sud, 2021 ; Rivages poche, 2025), voici qu’il nous plonge dans l’intimité d’une famille aussi attachante qu’extravagante, la sienne, où chacun développe son propre arsenal pour tenter de maîtriser le destin.
Une famille que les aléas de l’Histoire ont ballottée entre le Maroc, l’Espagne et la France – Orléans, en l’occurrence, où est né Laurent Nunez, en 1978 – et dont les membres ont en commun le besoin de contrôler l’incontrôlable. Par fragments, segments d’existence, récits de petits et grands événements familiaux, on est plongé dans la vie de gens pour qui le pire était toujours le plus sûr. D’où un quotidien rempli de rites, de croyances, d’amulettes, de formules magiques, d’un ensemble de superstitions consistant à croire, par exemple, que porter un vêtement rouge repousse l’infortune, qu’il existe une poudre magique, « le polvito », pour se faire aimer ; qu’il faut parler de soi « en moi-bémol » pour ne pas attirer le mauvais œil ; que faire un nœud permet de retrouver un objet perdu, que manger une pleine assiette de lentilles chaque premier jour du mois aide à devenir riche, ou qu’il existe des plantes de la fortune. De drôles de vies où chaque geste, ou presque, et chaque pensée, est comme parasité par des règles et des coutumes… qui sont autant d’illustrations des pouvoirs de l’imaginaire et de l’instinct naturel de l’homme à vouloir contrôler les dangers potentiels.
Catalogue de manières d’être, et de vivre certains tourments, Tout ira bien fait aussi passer dans l’inoubliable des histoires qui font partie de la mémoire familiale et qui sont toutes plus étonnantes les unes que les autres. Comme celle du grand-père paternel, un contrebandier devenu si riche que « personne de la famille n’avait à travailler », jusqu’à ce qu’il succombe à une cirrhose, à 44 ans. Ou celle de l’oncle qui finit par gagner le gros lot au jeu du Loto, sans oublier celle d’une tante, la « pythie bisontine », qui lança un service Minitel assez avant-gardiste, « le 3615 MARUJA », dédié à l’interprétation des rêves et qui dura jusqu’en 1999. Ou celle encore d’un autre oncle traquant à travers l’Europe des Saints Prépuces de l’Enfant Jésus. Des destins où la superstition le dispute à la folie douce.
Et Nunez de s’interroger sur l’impact de cet héritage dans sa propre vie, de constater qu’il est impossible de s’autofonder et qu’il a été contaminé, par tous ces mécanismes de réassurance irrationnels, jusque dans son rapport à l’écriture – ce qui n’a rien d’étonnant tant pour lui la littérature est « un champ mystérieux, car j’ignore, dit-il, qui sème et comment je moissonne ». Par ailleurs comment ne pas voir dans le fait qu’il corrige ses textes avec un stylo surmonté d’une douille (celle de la balle qui ne l’a pas atteint quand, à 17 ou 18 ans, il était allé, de nuit, chez un ami sans le prévenir, et qui croyant avoir affaire à un intrus, lui avait tiré dessus) l’aveu à peine déguisé que ladite littérature est pour lui une quasi-question de vie ou de mort.
La mort, il l’évoque justement, dans la dernière partie de son livre, à travers la disparition de son père, et sa difficulté à gérer ce moment critique de l’existence. « La perte n’est pas quelque chose qu’on partage. » Une perte qui, sans que cela soit dit expressément, va réactiver une colère qui est en lui et qu’il n’arrive pas vraiment à extérioriser. « Il y a en moi une grande, une immense colère, contre à peu près tout ce qui existe, les gens, les choses, et les étoiles. » Peut-être alors est-il légitime de se demander si Tout ira bien, avec son titre en forme d’antiphrase, ne s’enroule pas autour du point aveugle de cette colère rentrée. Colère – c’est une hypothèse – de voir que ce qu’il est, pour lui, en lui, n’est pas ce qu’il est pour les autres ? Colère de ne savoir faire qu’une chose : raconter des histoires ? Comme dans ce livre, histoire vraie d’une famille, tout autant que « pas mal de chagrin, structuré par un peu de grammaire. »

Richard Blin

Tout ira bien, de Laurent Nunez
Rivages, 256 pages, 21

Contrôler l’incontrôlable Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°267 , octobre 2025.
LMDA papier n°267
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LMDA PDF n°267
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