Tenter de comprendre un crime est toujours un défi : en venir à donner la mort est une énigme – plus encore, peut-être, quand il s’agit de l’être aimé. En 1967, dans la Suisse profonde, « pays des vaches », après trois ans d’une liaison semblait-il ordinaire, Alain tue Carmen, en faisant exploser une charge de cinq kilos de plastic. Bernard Bourrit se penche sur ce meurtre et s’essaie à décrypter la personnalité d’Alain, en une enquête à la fois sociologique et pleine d’empathie, entre Bourdieu et Ernaux.
Dès l’abord la forme donne à voir l’originalité de la démarche : l’œuvre est constituée de courts blocs d’une prose à la fois méticuleuse et heurtée, paragraphes débutant sans majuscule et s’interrompant parfois au milieu d’une phrase, avec des reprises, des échos. Çà et là, comme des pièces à conviction, se glissent de grises photographies, s’introduisent des citations du procès. Un « avertissement » annonce qu’il s’agit bien d’écrire « contre la syntaxe, contre l’ordre, contre toute totalité » et précise : « le fait divers, trouvé au hasard d’une fouille, formait un bloc durci, il s’est agi d’en briser l’écorce pour dénoyauter le fond d’époque ». Il va ainsi s’efforcer de décrire « l’irrespirable qu’on nous donne à respirer – qu’avec mépris on nomme l’air du temps ». Nous découvrons donc des existences modestes, prolétaires – Alain et Carmen travaillent tous deux dès 16 ans – en ces années où la consommation devient une tentation et où le carcan de la morale semble quelque peu se défaire. Mais la rumeur, toujours, guette, les familles surveillent, le racisme envers les travailleurs immigrés, « horribles incubes », s’éveille – et tous ces éléments « brouillent la carte mentale d’Alain et le désorientent, lui, et sa boussole virile ». Il s’imagine que Carmen lui échappe et alors « au fond de lui, là où la rage de ne pas posséder – d’être dépossédé par cela qu’il ne peut – là où grouille la vermine, dans ce nid de viles pensées, se forme son projet de destruction – pas tuer, détruire ».
Thierry Cecille
Inculte, 190 pages, 19 €
Domaine français Détruire tout de Bernard Bourrit
septembre 2025 | Le Matricule des Anges n°266
| par
Thierry Cecille
Un livre
Détruire tout de Bernard Bourrit
Par
Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°266
, septembre 2025.

