L’incipit du roman plante d’emblée le décor : « Lorsque Augustus sortit sous le porche, les cochons bleus étaient en train de manger un serpent à sonnette » (et peu importe en l’occurrence qu’il s’agisse d’un spécimen « de taille modeste »). Nous voici donc projetés dans le Texas des années 1880, et plus exactement à Lonesome Dove, non loin du Rio Grande, qui sert de frontière naturelle entre les États-Unis et le Mexique. Dans ce patelin paumé, deux anciens rangers, Gus et Call, rangés des voitures depuis pas mal de temps, coulent des jours tranquilles dans leur ranch de la Hat Creek Cattle Company, une petite exploitation qu’ils ont fondée tous les deux, « avec juste assez de terre pour élever un petit troupeau et quelques chevaux en attendant de trouver des acheteurs ». Des jours peut-être trop tranquilles justement, car lorsque leur ancien camarade Jack Spoon fait son retour (il a fui Fort Smith dans l’Arkansas après avoir tué accidentellement un dentiste) et leur propose de convoyer du bétail vers les immenses plaines du Montana, où il n’est pas impossible que vivent encore des Indiens et quelques bisons, ils acceptent aussitôt (il faut dire aussi que cette idée trottait déjà dans l’esprit de Call).
Que ce soit durant leur épopée à travers les États-Unis ou avant l’apparition de Jack Spoon, l’intrigue de Lonesome Dove délivre ses péripéties au compte-gouttes : pendant les cent premières pages, aucun fait marquant ne vient troubler la vie monotone du ranch (qui transpire sous un soleil de plomb), en dehors du retour de Jake, ce qui permet au narrateur de camper ses personnages, de leur donner de l’épaisseur et de faire ressortir les liens qui les unissent. Nous découvrons ainsi en Gus un véritable hédoniste capable de bavarder pendant des heures à propos de tout et de n’importe quoi, et en Call un homme introverti qui fuit la compagnie de ses semblables. À leurs côtés, nous trouvons Newt, un jeunot de 17 ans qui va fourbir ses armes durant l’expédition vers le Nord, et Lorena (Lorie pour les intimes), une prostituée qui rêve de vivre dans un endroit où il fait frais, par exemple à San Francisco, et dont Jake parvient à s’amouracher. Page 131, Gus et Call envisagent d’aller voler une centaine de chevaux à la Hacienda Flores, d’en vendre une quarantaine et de monter avec le reste vers le Montana. 150 pages plus loin ils quittent Lonesome Dove avec un troupeau de bovins qui compte plus de 2600 têtes, convoi qui s’étire sur plus d’un kilomètre de long, avec des bêtes sauvages pas faciles à diriger. Page 330, ils essuient une violente tempête de sable couplée à un orage. Page 404, le cuistot mexicain de l’équipée, qui passe ses journées à boire de la tequila, décide brusquement de partir retrouver les siens. Et page 444, le comanchero Blue Duck débarque à l’improviste et vient jouer les trouble-fête en enlevant Lorena 40 pages plus loin, comme pour emporter cette intrigue dans une direction imprévue.
Cependant que cette joyeuse équipe progresse sur la route du Montana, un shérif de l’Arkansas, un certain July, décide de se lancer à la poursuite de Jake Spoon. Un départ qui arrange bien son épouse Elmira, qui profite de l’aubaine pour changer d’horizon. Prévenu par son adjoint Roscoe (que l’on suit lui aussi un certain temps, autrement dit pendant une bonne cinquantaine de pages), July délaisse sa mission pour partir sur la piste de son épouse. Dans les dernières pages du volume, Gus abandonne la troupe pour tenter de sauver Lorena (il sait, semble-t-il, où trouver Blue Duck) et July oublie provisoirement Jake Spoon avec l’espoir de retrouver sa propre femme – pour savoir ce que deviennent ces personnages, nul doute que le lecteur se plongera rapidement dans l’épisode 2…
Troisième volume d’une saga qui en compte cinq, prix Pulitzer 1986 et adapté à Hollywood pour la télévision, Lonesome Dove se lit comme un polar (les répliques qu’échangent ces hommes, rompus aux habitudes de ceux dont ils partagent le quotidien, sont à la fois truculentes et drôles), en passant d’un personnage à un autre, grâce aux multiples changements de points de vue qu’opère McMurtry, lesquels nous installent durablement dans la conscience des personnages. Un roman dense, épais, qui progresse au même rythme que le convoi (donnant donc parfois l’impression d’avancer d’un pas lourd et de traîner dans son sillage un nuage de poussière), qui prend souvent les allures d’une épopée, et qui nous plonge dans une Amérique mythique déjà en train de disparaître, mais où il est encore possible de rêver et de se laisser hypnotiser par la magie des grands espaces.
Didier Garcia
Lonesome Dove, 1, de Larry McMurtry
Traduit de l’américain par Richard Crevier, Gallmeister, « Totem », 544 p., 12 €
Intemporels Vers l’or des plaines
juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264
| par
Didier Garcia
Avec Lonesome Dove, l’Américain Larry McMurtry (1936-2021) nous embarque dans un western qui sent la sueur, la chaleur et la poussière.
Un livre
Vers l’or des plaines
Par
Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°264
, juin 2025.

