Non loin d’Oslo, Skagerrak, un fjord d’une beauté à couper le souffle, s’étire paisiblement. Ici, les gens ont « l’élégance décontractée » et « le bronzage impeccable ». Ils ont aussi des SUV électriques noirs et des maisons de dingue. Bienvenue chez les riches ! Karin, la narratrice, elle, roule dans la camionnette de Kai, son mari menuisier. « Classe moyenne inférieure », ironise-t-elle. Rongée par la jalousie, elle ne peut profiter sereinement de tout ce luxe que lui offre pour une semaine Iris, une ancienne camarade de classe réapparue comme par enchantement (mais est-ce possible ?) et qu’elle déteste grave. Dans ce second roman superbement traduit du néo-norvégien par Terje Sinding, la jeune romancière Agnes Ravatn manie avec subtilité un humour noir ravageur, implacable, addictif. Envieuse de façon maladive, forcément excessive, presque paranoïaque, sa narratrice se méprise, méprise sa médiocrité, son manque d’ambition, méprise sa petite vie rangée à tirer le diable par la queue. Elle qui, à 40 ans, estime avoir tout raté – son enfance, son métier de rien, l’éducation de ses deux fils, son couple ronronnant, sa vie en somme – confesse être encore et toujours sous l’emprise de cette Iris à qui tout réussit… Roman oscillant entre la comédie de mœurs et le vaudeville, l’analyse psychologique et la critique sociale et politique, et même, un tantinet lutte de classes, Les Invités embarque le lecteur en terrain mouvant, déstabilisant… et drôle : chez ces gens-là « même le papier hygiénique était doux et épais. »
Karin, empêtrée dans son corps comme dans sa tête, ressasse son complexe d’infériorité et fait du mensonge une ligne de conduite – de vengeance. Elle déteste cette maison trop magnifique, trop parfaite, sans un seul grain de poussière. Elle songe à fuir mais tombe dans les rets de voisins, un couple d’écrivains célèbres, forcément célèbres, encore plus snobs à chaque page, une caricature d’intellos de gauche aux cerveaux « qui crépitent ». Ils respirent l’arrogance et se la jouent façon « Paul Auster et Siri Hustvedt ». Elle, murée dans son dédain et son silence, lui, trop sûr de lui dans sa chemise blanche à la BHL. Face à eux, Karin s’invente une autre vie de femme libérée, entreprenante, intelligente et cultivée, grande lectrice, une égale en quelque sorte, une qui appartiendrait à leur monde, si feutré, si calfeutré, si enviable… si destructeur.
La perfidie des uns et des autres emballe la narration qui, de rebondissement en suspense, de soupçon en révélation, électrise cette histoire de jeu de massacre, et en finale, de chute, ou de délivrance. Comme ses personnages, Agnes Ravatn se révèle une formidable manipulatrice. Elle décortique sans pitié les misérables affres de la condition humaine, les petites hypocrisies, les grandes trahisons, tout cela sans jamais oublier d’insérer à bonne dose ses piques sarcastiques. Il y a quelque chose de très british, salé/sucré, dans cette écriture tout en fanfaronnade. Du David Lodge au féminin.
Martine Laval
Les Invités, d’Agnes Ravatn, traduit du néo-norvégien par Terje Sinding, Actes Sud, 208 pages, 19 €
Domaine étranger Je m’aime moi non plus
juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264
| par
Martine Laval
Une femme avoue sa médiocrité et se consume de jalousie. Sous la plume de la jeune norvégienne Agnes Ravatn, l’histoire s’emballe avec un bel humour. Grinçant et revigorant.
Un livre
Je m’aime moi non plus
Par
Martine Laval
Le Matricule des Anges n°264
, juin 2025.

