Il est des romans comme de la boxe qui laissent un peu sonné, hébété. On y prend des coups. Des coups bas. Au foie, dans l’estomac, dans les parties. Paradoxalement, ici, on s’en réjouit tant Gabriel Mamani Magne a su inventer une langue et une écriture toute froissée, à la fois sombre et très lumineuse, très personnelle, matinée des réalités de la latine Amérique, des langages d’adolescents, des parlers indigènes, des modes, des émigrations… « On n’a pas la monnaie. Je sais pas moi, dit le soûlard en remuant le pop-corn avec la même main dont il s’est servi deux secondes avant pour se gratter le cul. C’est votre problème. Va faire de la monnaie chez celle qui vend des gelées. »
Lui qui arbore une trombine souriante et toute croquignolette d’indien barbu, a plus ou moins le même parcours que son héros Pacsi. Né en 1987 à La Paz, Mamani Magne a étudié droit, sociologie, littérature comparée. Il est actuellement prof d’université au Brésil. Pacsi, lui, habite à côté de la capitale bolivienne, à quatre mille mètres d’altitude, il abandonne secrètement ses études, poursuit une préformation militaire et erre avec son cousin Tayson, qui naquit au Brésil, concurrença des Coréens en fabriquant des imitations de vêtements. Ils errent, ils errent, insouciants sous des airs de cumbia, de K-pop, à la poursuite d’une idée de but, peut-être d’une identité, en tout cas d’un monde plus agréable à habiter et y buller.
Votre roman est-il récit d’initiation, éducation sentimentale, sexuelle ?
Il s’agit d’un roman sur les premières fois. L’adolescence et la migration sont assez similaires : des expériences dans lesquelles la nouveauté arrive avec brutalité et beauté. Migrer, c’est réapprendre à parler, à nommer le monde autrement. La première fois que l’on dit « je t’aime » dans une autre langue, on marque sa vie pour toujours.
Un roman d’apprentissage sur le chaos ?
Dans le livre, les personnages vivent à la frontière entre l’enfance et l’âge adulte. Dans ce passage ils apprennent leur place dans le monde : jusqu’à ce moment, la Bolivie n’était qu’une carte qu’ils connaissaient grâce aux cours qu’ils suivaient à l’école. Lentement, leur identité se dessine, même s’ils n’en sont pas très conscients. J’aime raconter la frontière, physique et émotionnelle. Les frontières émotionnelles. Il y a quelque chose de très fort qui est laissé derrière. Ces résidus apparaissent sur la route devant nous, comme un rappel qu’il y a une certaine nature que nous ne quitterons jamais.
Le service prémilitaire est-il une métaphore de la Bolivie ?
L’armée n’est pas une métaphore, c’est plutôt une méthodologie. Un auteur argentin que j’aime beaucoup, Martín Kohan, affirme que l’Amérique latine raconte son histoire en s’inspirant d’événements militaires. Notre récit est militaire dans la mesure où ce sont les révolutions ou les guerres qui définissent nos histoires. Chaque bataille marque un point dans l’Histoire. Il y a les jours de...
Entretiens Branleurs portugnolais
mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263
| par
Dominique Aussenac
Par un premier roman initiatique, le Bolivien Gabriel Mamani Magne confie les joies et les difficultés d’une adolescence et d’une identité latino-américaine. Vif, drôle, contre-épique.
Un livre

