Quand on lui demande, et c’est souvent, « Alors, t’en as tué combien ? », il répond, sans ciller, les yeux rivés sur son interlocuteur : « Un million deux cent mille », bilan plus ou moins officiel de morts lors de la guerre en Irak. Le sergent Brian Turner endosse la totalité des victimes – impossible pour lui de faire autrement. Quand on lui demande aussi pourquoi il s’est engagé en 2003, pourquoi il a désiré être de cette guerre, il répond « pour être ébranlé », pour savoir « s’il est capable de tenir et d’encaisser », parce qu’il aurait eu « honte de ne l’avoir pas fait, alors que c’était absurde », parce que son père, son grand-père, tous l’ont fait, ont combattu ici ou là, dans d’autres lieux, d’autres guerres, parce qu’au fond de lui, il partait pour ne jamais revenir. Une question lui brûle les lèvres « Qui suis-je ? », alors, il lit, il écrit. Rassemble ses souvenirs éparpillés comme si eux aussi avaient été bombardés, réduits en cendres, interroge ses lectures, demande rescousse au poète italien Eugenio Montale, ou encore au philosophe Marc Aurèle. Voyage au bout de la nuit, voyage au bout de l’enfer. Quand sonnera le retour après sept années de service dans l’armée, il découvrira que l’enfer, c’est chez lui, en Amérique, être vivant alors que tant d’autres ne sont plus. Ses rêves de jeune poète céderont la place aux cauchemars. Brian Turner se dédouble, s’imagine survoler comme un drone notre vieille planète rongée d’histoires meurtrières. « Le sergent Turner est mort », son âme est restée à Mossoul. Il écrit : « certaines nuits, en compagnie des autres morts, il arpente les rues. Parfois, il entre dans la maison des vivants, s’assoit sur le lit des amants et regarde le monde suivre son cours. »
Ma vie est un pays étranger est l’unique récit du sergent par ailleurs auteur de cinq recueils de poésie (non traduits). Ce texte fulgurant, construit en courts chapitres comme autant de pages d’un journal intime, fait surgir de la poésie là où, évidemment, l’on ne s’y attend pas. Scènes de peur, de solitude, de harassement, quand tout n’est que boue, sang, fer, Turner entrouvre une brèche, laisse deviner une petite lumière, une sorte de sérénité, celle d’accepter la réalité. Tout bonnement.
Brian Turner raconte « sa » guerre. Il ne critique ni ne juge la responsabilité de son pays. L’écrivain se sent de toutes les guerres – c’est sans doute là où se niche le poète. D’Azincourt (guerre de Cent Ans, 1415) à Cold Harbor (guerre de Sécession, 1864), des conflits du siècle dernier, Première et Seconde Guerres mondiales, Vietnam, Corée, Bosnie à ceux d’aujourd’hui : il convoque une foule de fantômes, ceux avec qui il vit désormais, anonymes ou camarades de régiment. Et puis cette femme d’un soir au doux désespoir : « Elle sait que je suis un soldat qui repart à la guerre. Ça se voit à mon expression. À ma façon de m’allonger. Ma propre mort entre ses mains. »
Martine Laval
Ma vie est un pays étranger, de Brian Turner, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Peronny, Phébus, 224 pages, 21,50 €
Domaine étranger Il faut lire le soldat Brian
janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259
| par
Martine Laval
Brian Turner raconte ses sept années dans l’armée américaine à ferrailler avec la guerre, à ferrailler avec les mots. Ma vie est un pays étranger est un récit aussi poétique que surprenant.
Un livre
Il faut lire le soldat Brian
Par
Martine Laval
Le Matricule des Anges n°259
, janvier 2025.

