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Domaine étranger Dernière soirée dans les nuages

janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259 | par Éric Dussert

Une foule bigarrée festoie sur un building de Manhattan. Imbibés d’alcool, des femmes et des hommes s’y gobergent à en mourir. Pourquoi ?

Un vieillard éploré le prétend : « Cette soirée va mal finir. » Personne ne sait vraiment du reste comment elle a commencé. Convoqués par l’entremise d’une mystérieuse invitation, des dizaines d’Américaines et d’Américains de tout genre et de tout statut s’agglomèrent dans un luxueux appartement au sommet d’un gratte-ciel de Manhattan. L’alcool coule à flots, les petits fours sont innombrables. Les vanités se croisent, les innocences se heurtent, les plaisanteries commencent. Au fond, personne ne comprend ce qu’il fait là, qui invite, mais chacun souhaite en profiter au maximum. Qui pour faire jouer sa composition musicale sérialiste, qui pour voler un objet de jade, qui pour séduire, qui pour violer et assassiner… Tour à tour, chacun a la parole et fourbit son monologue où s’expriment sa vision des choses, son laisser-aller, ses désirs, ses violences… Arrogants, ridicules, capricieux, drogués, tous participent d’une scène qui va peu à peu devenir morbide, pour monter haut dans l’effroi. Et pour certains très bas dans la rue… Là-dessus l’ascenseur est fantaisiste : il monte les fêtards mais ne descend personne. Certains ont essayé, ils s’en sont mal trouvés. Comme tous ceux qui ont tenté la glissade boueuse sur la terrasse : ils ont chu dans le vide.
Chez Robert Coover, auteur si l’on s’en souvient du Bûcher de Times Square (Le Seuil, 1980), le texte glisse comme les corps. Les mots se creusent et se tordent en ruban de Möbius, digérant toute cette vie de folie, de boissons, de drogues, de désirs dans un boucan qui mélange pour le lecteur même les expressions de tous dans une langue qui devient presque commune. Si la récitante A entame une phrase, il n’est pas impossible que le récitant 2 la close : « Quand quelqu’un pose une main sur moi, elle hurle de terreur et se met à me frapper. » De fait, le personnage A hurle et frappe le personnage B qui a posé sur elle la main. Il est vrai que les corps physiques sont omniprésents dans ce corps textuel. Comme Melville faisait de tous les passagers de son navire le seul escroc dans son roman L’Escroc à la confiance. Robert Coover n’était pas un spécialiste de la métalittérature pour rien…
Depuis ses débuts, avec La Flûte de Pan (Gallimard, 1974), il n’aura eu de cesse de bousculer les codes du roman dans une œuvre aussi foisonnante et impétueuse que dans Mascarade, aussi foisonnante que les tapisseries de son épouse Pilar Sans Coover (qui a d’ailleurs créé un triptyque intitulé We all jump… activité très présente dans Mascarade). Ils paraissent avoir partagé tous deux des inspirations colorées. Coover lui-même avait déjà dans Gérald reçoit (Le Seuil, 1988) imaginé une soirée dérapante… Elle était plus sage que Mascade et renvoyait plutôt à un Jaune de Crome (Aldous Huxley, 1921) qui aurait pris des substances. Emblématique d’un postmodernisme engagé dans l’observation du monde politique, Coover a déconstruit les lignes narratives traditionnelles de l’Amérique contemporaine comme il desquame les figures mâles et femelles les plus marquantes de son univers quotidien.
Œuvre caractéristique quoique terminale de Robert Coover, ce roman d’une soirée est la dernière œuvre d’un écrivain âgé confronté lui aussi au délitement du corps. Il est mort à Warwick (UK), le 5 octobre dernier, à l’âge de 92 ans. Il semble qu’il ait mis ses dernières fois à cette Mascarade qui est aussi une pure danse macabre moderne où les corps s’enchaînent en une farandole – dont quelques-uns s’échappent par l’attrait de la gravité. Comme les monologues, les membres de chaque squelette se mêlent, signe qu’ils appartiennent tous au même corps social cette fois, à la même société. Et c’est bien elle que Robert Coover prend pour cible de son alacrité persifleuse, et même sardonique. Car, comme le dit l’un des invités, ils « font tous pitié, mais y a un peu de quoi les envier quand même. L’abrutissement pourrait bien être la seule option qui nous reste, si on veut survivre sur cette planète patraque. » Et l’abrutissement pourrait être viral, comme le covid, comme la parole de Mascarade qui échoit à qui l’on touche dans une ambiance rabelaisienne.
Reste la question fondamentale de Robert Coover face à l’intrépide camarde, toujours prête à servir et à se servir : à quoi tout cela sert-il ? Certes l’instinct de la ruche nous anime peu ou prou mais sans qu’aucune explication scientifique ou théologique ne l’explique. Il reste pour l’humanité, perpétuellement, cette térébrante interrogation sur le sens de « tout ça ». Robert Coover est probablement parti, lui, avec certitude que cette mascarade valait une course à l’échalote. Il avait peut-être sur les lèvres un air goguenard qui disait « C’est le délitement final ».

Éric Dussert

Mascarade, de Robert Coover
Traduit de l’anglais (États-Unis)
et présenté par Stéphane Vanderhaeghe, Quidam, 180 pages, 18

Dernière soirée dans les nuages Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°259 , janvier 2025.
LMDA papier n°259
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°259
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