Météore de la littérature allemande, dramaturge, nouvelliste, journaliste, Heinrich von Kleist (1777-1811) a laissé une œuvre qui, tant par la langue employée que par l’atmosphère d’étrangeté qui la baigne, a été rejetée ou ignorée de son vivant. Échappant à l’influence de Goethe et de Schiller, elle compte des drames dont les plus connus sont Le Prince de Hombourg et Penthésilée, un roman détruit et quelques essais dont le célébrissime Essai sur le théâtre de marionnettes.
Né en 1777 à Francfort-sur-l’Oder, dans une famille de militaires, il quitte le collège à 15 ans pour la caserne. Mais, jeune officier en mal de liberté, il quitte l’armée, à 22 ans, pour apprendre les mathématiques, et dévorer en autodidacte la philosophie de Kant. Il y découvre l’impossibilité de parvenir à une vérité absolue et décide d’ordonner sa vie selon ses goûts. Une liberté de décision et d’action qu’il portera à sa limite en multipliant les plans de vie – la carrière militaire, le théâtre, l’engouement pour Bonaparte puis la détestation de Napoléon, l’amour… – qui tous échoueront. Ne trouvant jamais le bon usage de soi, il ne cessera d’errer d’insatisfaction en désillusion, poussé par un besoin d’ailleurs impossible à apaiser, et par une volonté constante de décentrement, ne pouvant supporter de se fiancer comme un fiancé, de faire la guerre comme un soldat ou d’étudier comme un étudiant. Une conception de la vie comme dynamique d’éboulements et d’effondrements, qui le conduira à une mort volontaire, à 34 ans, sur les bords du lac de Wannsee, en compagnie d’Henriette Vogel, partenaire consentante.
Kleist est tout entier dans Penthésilée, une pièce qui superpose les influences d’Eschyle et de Shakespeare. La scène est un champ de bataille, dans le voisinage de Troie. Penthésilée et les Amazones viennent, sous les yeux des Grecs, d’écraser une armée de Troyens qui a tenté une sortie. Ulysse et Achille en tirent la conclusion que si les Amazones combattent les Troyens, c’est qu’elles sont de leur côté, et décident donc d’aller saluer ces nouvelles alliées. Mais lorsque Penthésilée se retrouve face à Achille, elle « rougit jusqu’aux seins ». Le dévorant des yeux, littéralement ravie, elle est incapable d’écouter les propos d’Ulysse. (Ce ravissement, Achille le connaîtra à son tour lorsque vainqueur d’une course folle entre Penthésilée et lui, il se retrouvera face à elle.) Mais pour l’instant, c’est la guerre de Troie qui prend une autre tournure puisque les Amazones, rejetant le jeu ordinaire des alliances, refusent de choisir un camp et se jettent sur les Grecs. Un comportement – « Que nous veulent-elles ? » – que l’on comprendra plus tard quand sera énoncée la loi des Amazones qui veut que leur ardeur belliqueuse ne s’adresse pas aux hommes d’un camp mais à tous les hommes sans distinction.
Et quand le sexuel se mêle au guerrier, rien ne va plus. Achille refuse d’obéir aux ordres et ne pense qu’à continuer le combat, au prétexte qu’il a reçu de la part de Penthésilée des messages de désir doublés d’un défi guerrier. Ils s’affrontent mais désarçonnée par Achille, et relevée par lui, Penthésilée, retrouvant peu à peu ses esprits, se fait berner par son entourage qui lui fait croire qu’elle a vaincu, et qu’Achille est son prisonnier. Enivrée de bonheur, elle explique à Achille pourquoi les Amazones font la guerre : pour capturer des hommes afin qu’ils remplissent leur office d’amant et de géniteur jusqu’à l’obligatoire séparation, le jour de la Fête de celles qui sont devenues Mères. Car leur loi distingue le désir et l’amour, exclut le fait de tomber amoureuse. Les amants conquis sont renvoyés chez eux chargés de cadeaux. Une loi que refuse Achille en expliquant à Penthésilée que si elle l’aime, elle devra le suivre chez lui et devenir sa femme.
Dès lors la tragédie va aller à son terme au fil de scènes déchirantes où Penthésilée clame son désespoir et sa furie, et où Achille découvre que lui aussi aime. « Un immense coucher de soleil sanglant » dit Julien Gracq du dénouement, une dérive vers la pure bestialité. « Désirer, déchirer… cela rime », dit Penthésilée. Ce que confirme la phrase par laquelle Kleist présentait la pièce au public. « Ce soir, par permission spéciale, Penthésilée, pièce canine. Personnages : des héros, des roquets, des femmes. // Aux tendres cœurs affectueusement dédiée ! Aidée de sa meute, elle déchire celui qu’elle aime, et le dévore, poil et peau, jusqu’au bout. »
Richard Blin
Penthésilée, de Heinrich von Kleist
Traduit de l’allemand par Julien Gracq, Corti, 176 pages, 18 €
Théâtre Une fureur d’assouvissement
janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259
| par
Richard Blin
Dans un envoûtant tournoiement de désirs et de poésie guerrière, heinrich von Kleist retourne l’histoire d’Achille et de Penthésilée, la Reine des Amazones. Réédition.
Un livre
Une fureur d’assouvissement
Par
Richard Blin
Le Matricule des Anges n°259
, janvier 2025.

