Richard Russo, les voix de l'Amérique
La ville de North Bath, décor d’Un homme presque parfait et d’À malin, malin et demi vient de se faire annexer par la ville voisine de Schuyler Springs. Résultat d’une paupérisation de la cité industrielle minée par la mondialisation face à l’émergence d’une bourgade résolument plus moderne, cette absorption symbolise le passage d’un monde à un autre. C’est à North Bath que Peter, professeur d’université, retape tous les samedis la maison héritée de son père Sully Sullivan, avec l’objectif de la vendre et de quitter ce trou du cul du monde. L’héritage de son fantasque de père ne s’arrête pas à l’ancienne maison de Miss Béryl ou à une ressemblance physique troublante pour plus d’un. Sully a aussi laissé à son fils une liste de noms de personnes : celles dont il doit, selon la volonté paternelle, prendre soin. Peter découvrira le week-end durant lequel se déroule le roman, que son nom à lui figure sur la liste de Ruth, la maîtresse du défunt. Mort depuis dix ans, Sully continue de tisser les liens sociaux au sein d’une communauté en déshérence…
Le nom de Rub figure en tête de la liste de Peter : l’homme a perdu sa femme, n’a pas pu faire le deuil de la disparition de Sully et attendait que la mort vienne à son tour le chercher quand c’est Peter qui sonna à sa porte. Touché par la fragilité de Rub, Peter lui confie la tâche de l’assister dans la rénovation de la maison, lui trouve un emploi au community college et lui offre, ce faisant, une place du côté des vivants. Rub, le bègue, ne bégaie plus depuis la mort de son mentor, et on se dit que cette parole réparée est elle aussi un pan de l’héritage de Sully.
Raymer aussi avait charge d’âmes : l’ancien chef de la police de North Bath a tombé l’uniforme quand la ville a été absorbée par sa voisine. Policier sentimental et sensible, sa mise en quarantaine n’est pas que professionnelle : Charice qui fut sous ses ordres et dont il est épris, lui a demandé de faire une pause dans leur relation. Devenue première cheffe noire de la police de Schuyler Springs, elle a fort à faire avec la dépression carabinée de son frère Jerome et le racisme machiste de certains de ses hommes qui cherchent à lui nuire. On pourrait aussi convoquer les figures de Janey, Ruth, Tina, femmes admirables dans leurs luttes quotidiennes pour exister, attentives aux autres plus qu’à elles-mêmes. Richard Russo n’a pas son pareil pour donner à voir ses vies là, enchaînées à un passé qui ne passe pas, à un commerce (restaurant, brocante, bar) qui exige toujours plus qu’il ne donne. L’écriture, dans son apparente simplicité place le lecteur au plus près de chacun et chaque geste, chaque regard, chaque parole viennent consolider l’incarnation de cette communauté. Si la vie n’est facile à aucun, il y a une réelle tendresse dans leur manière d’habiter l’espace, de perpétuer au quotidien ce dont ils ont hérité. Les dialogues, comme toujours dans les romans de Russo, étoffent l’épaisseur des personnages en élargissant la...


