On ne peut que se féliciter de cette réédition de l’unique roman traduit en français de l’Argentin Sergio Chejfec (1956-2022), originalement publié en 2011 chez Passage du Nord-Ouest. Écrivain délicat, il a construit une œuvre qui fait de la distraction et de l’hésitation une manière de voir et d’être au monde, un goût pour la circonvolution introspective qui est moins un maniérisme qu’une quête de la sensation juste, toujours insaisissable. C’est une écriture tout en nuances, jamais surplombante, qui trouve dans Mes deux mondes son sujet idéal : une promenade lente et méditative dans le parc d’une grande ville brésilienne que le narrateur – un écrivain de passage, presque un intrus – ne connaît pas.
Assez tôt, celui-ci, praticien d’une « extravagance modérée, tout à fait timorée et invérifiable », déclare : « le vagabondage est devenu chez moi une de ces addictions qui peuvent aussi bien mener à la ruine qu’au salut ». Ce narrateur-marcheur est sans illusions, le qualifier de désabusé serait peut-être excessif, mais il semble lutter pour maintenir à flot un enthousiasme fluctuant. D’autant qu’il se dépeint en romancier peu satisfait de ses propres livres, comme une manière de synthétiser en lui à la fois le désir et l’épuisement de la littérature.
L’évolution du monde y est aussi pour quelque chose. Alors qu’il a parfois l’impression que l’intérêt de la marche « se dissipe généralement au bout d’une demi-heure comme une fumée trop légère », il se met à penser que « la faute en revient aux villes elles-mêmes », ainsi qu’à « l’uniformité visuelle et économique, aux grandes chaînes commerciales, aux modes et aux styles transfrontaliers, qui relèguent le particulier à un second plan, à un fond flou de couleurs passées ». Et ce alors même que, dans un monde idéal, « marcher c’est mettre en scène l’illusion de l’autonomie et surtout le mythe de l’authenticité ». Sa fréquentation des villes européennes lui a donné la mauvaise habitude de chercher les traces du passé dans le tissu urbain, un passé qui dans les villes d’Amérique latine est rarement scénarisé comme en Europe. Lorsqu’il évoque sa première visite de l’Allemagne, cette question du passé, de sa présence et de son poids, prend les atours de la perplexité : en tant que juif dont une bonne partie de la famille a disparu dans les camps, il culpabilise de n’y ressentir rien de particulier.
C’est « l’anxiété du promeneur » qui menace le narrateur, « un mélange de rage et de vide, de soif et de refus », ce qui ne l’empêche de conserver, malgré lui peut-être, une curiosité « vitaliste et un peu ingénu », une « aspiration à connaître la vie », à « (s)’imprégner des habitudes locales ». La promenade, au-delà de ce qu’elle peut avoir de déceptif, reste « une forme d’archéologie superficielle » qui « s’avère extrêmement instructive et dans un certain sens émouvante, car il s’agit de considérer des indices modestes, insignifiants voire hasardeux, tout le contraire de la pertinence définitive des observations scientifiques ».
C’est donc essentiellement dans l’infime, le dérisoire et le passager, dans ce qui n’a pas vocation à durer ou n’a duré que par inadvertance, que le promeneur trouve à se repaitre lorsqu’il parvient à s’installer « dans une séquence latérale des faits ». La promenade devient une « chose inventée, qui peut se dérouler comme un drame ou une comédie et, par là même, finir par offrir quelque enseignement, quoique probablement diffus ». Les signes du pas grand-chose éveillent sa curiosité, l’imagination divague modestement dans cette ville à « la lumière pâle et un peu triste ».
Les équipements de ce parc qui semble comme isolé du temps humain (vieilles guérites à la peinture écaillée, volières qui se confondent avec la dense ombre des allées arborées, jets d’eau, bancs avec leurs habitués, pédalos en forme de cygnes sur le lac) ponctuent la promenade et offre à leur manière non pas des simulacres de monuments à admirer, mais de petites instances de l’étonnement, de la réminiscence ou de la fantaisie, autant d’épisodes mélancoliques, inquiétants ou burlesques. Notre promeneur solitaire, d’un naturel timide, qui regrette son manque de conviction pour manifester ce qui lui importe, incapable de se libérer de « l’idée d’être observé et évalué sur (s)es actes », trouve chez quelques poissons et tortues un public inattendu pour ses réflexions.
La marche, nous dit-il, bien qu’il la pratique depuis des années, ne lui a « jamais offert d’authentiques révélations », rien d’autre qu’une « nostalgie vide » qui ne saurait avoir la valeur de l’authentique. La dérive n’est plus l’expérience intense qu’elle avait su être en d’autres temps, ce qui n’empêche pas la « rêverie personnelle » dans les multiples mondes du narrateur.
Guillaume Contré
Mes deux mondes, de Sergio Chejfec
Traduit de l’espagnol (Argentine)
par Claude Murcia, Do, 148 pages, 16 €
Domaine étranger Errance mélancolique
novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258
| par
Guillaume Contré
L’art de la promenade a-t-il encore un sens ? C’est cette question qu’explore Sergio Chejfec lors d’une excursion pleine de finesse.
Un livre
Errance mélancolique
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°258
, novembre 2024.

