Donner à voir, tel était le titre d’un recueil de Paul Éluard publié en 1939. C’était en effet un des mots d’ordre des surréalistes, cette année célébrés (ainsi dans la labyrinthique exposition du Centre Pompidou) à l’occasion des cent ans du Manifeste d’André Breton. Sans doute Esther Kinsky partage-t-elle avec eux ce qui apparaît bien aujourd’hui – encore plus qu’alors peut-être – comme une urgence : nous apprendre à voir ou, plus largement, à sentir. L’indique, dès l’abord, la belle épigraphe de John Cassavetes : « Il y a quelque chose d’important chez les gens, / quelque chose qui se meurt – les sens, / une chose universelle. / Nous ne pouvons pas nous accorder / sur la politique, mais peut-être pouvons-nous / nous accorder sur nos sens. »
Comme elle le fit dans La Rivière (voir Lmda N°186), Esther Kisnky nous convie à une promenade qui, dans un premier temps, peut sembler hasardeuse, mystérieuse, mais s’avérera receler une direction, une signification précise. Ce n’est plus la Lea, rivière de la banlieue de Londres, qui guide ses pas mais une ancienne salle de cinéma, dans la poussiéreuse puszta du sud-est de la Hongrie, qui va devenir comme le pôle attirant la boussole de cette voyageuse. Au départ rien ne semble digne d’éveiller l’attention dans cette contrée comme hors lieu, hors temps : « L’Alföld était le paysage du vide, de la répétition, de noms sur les panneaux semblables qui semaient la confusion, de l’extrême lenteur (…) on ne pouvait presque rien discerner qui ait pu donner lieu à une image ». C’est que la narratrice, vivant alors à Budapest, a fait ce voyage dans l’espoir de prendre des photos (une trentaine d’entre elles parsèmeront le livre finalement). Ce qu’elle désire, c’est sans doute de trouver quelque chose à cadrer, c’est-à-dire à donner à voir, en donnant vie, par l’image. Comme un symbole inespéré, c’est alors un ancien cinéma, un cinéma « délaissé », qu’elle découvre. « L’endroit m’apparaissait comme un magasin d’accessoires énigmatique, infini, un dépôt d’innombrables scènes et images qui menaient ici leur vie propre ». Ce livre est bien lui aussi un tel « magasin », collection de souvenirs, choses et êtres vus, croisés, esquissés, frôlés avec une grande délicatesse – que rend à merveille la traduction de Cécile Wajsbrot, sans doute accordée, musicalement parlant, à la langue si particulière d’Esther Kinsky. Le cinéma est alors au centre de ce texte-tissu puisqu’il « fut la scène de tout un siècle ». Dans la salle, sur l’écran, les spectateurs pouvaient rompre un temps leur solitude et voir un monde commun, tous ensemble et pourtant, en même temps, chacun à sa façon. Pour chacun « aller au cinéma dilate le temps et le monde » car « l’écran déroule un temps qui vaut pour la durée du film ».
La narratrice se lance alors dans une entreprise de sauvetage et décide de remettre en service ce cinéma, avec l’aide de quelques habitants de la bourgade, qu’elle embarque dans son rêve. Mais il est trop tard et l’expérience fait long feu : « Le cinéma en tant que plaisir privé ne fonctionnait pas, la salle ne s’emplissait pas des invisibles fils de regards différents ». L’oubli et la poussière, de nouveau, vont le recouvrir – pour toujours ? Le silence reprend sa place – et les signes mélancoliques de « l’inconsolation de l’abandon » : « la fixité et l’immobilité que provoquaient la boue molle, l’inactivité générale et les vagues d’aboiement des chiens, l’enchevêtrement d’espoirs éclatés qui n’avaient pas d’avenir, l’entretien inquiet d’une mémoire qui ne sait plus où commence le passé ».
Thierry Cecille
Voir plus loin, d’Esther Kinsky
Traduit de l’allemand par Cécile Wajsbrot,
Christian Bourgois, 214 pages, 23 €
Domaine étranger Au bout d’un monde
novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258
| par
Thierry Cecille
Arpenteuse des confins, mêlant l’observation à la remémoration, Esther Kinsky nous propose une sorte de méditation voyageuse autour du cinéma, lieu et écran au cœur du XXe siècle.
Un livre
Au bout d’un monde
Par
Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°258
, novembre 2024.

