Ici, « soit les enfants vont à la guerre pour grandir, soit on va à la guerre pour que les enfants grandissent ». Personne ne peut échapper à son emprise et à ses lourdes conséquences – l’attente, le deuil, la solitude, la folie, la misère… – hormis ceux qui ont choisi l’exil. Le couple d’artistes dont nous suivons le pénible périple dans le Haut-Karabakh s’apprête à en faire l’amère expérience. Arous est une danseuse, Aram un peintre, ils sont mariés depuis une vingtaine d’années et leur relation bat de l’aile. « Parce qu’ils s’aimaient, ou parce que l’amour avait pris fin, comme le territoire d’un petit pays. » Parce que, aussi, leur désir d’avoir un enfant s’est progressivement mué en désespoir. Ils se sont donc lancé un ultimatum : ou bien ils franchissent la frontière azerbaïdjanaise afin de reconstruire ensemble leur vie dans ce pays ennemi, ou bien ils demeurent en Arménie et leurs chemins se séparent. Mais ils ne peuvent imaginer ce qui les attend sur la route, non loin du village frontalier de Yerdjankahovit, en prise à la violence d’un bord et de l’autre. Là-bas, les êtres ont beau être brisés, ils se tiennent toujours debout. Ainsi en va-t-il de Frounze, dont la perte de l’une de ses jambes n’a pas entaché le patriotisme. Seul homme aux alentours, il est à présent chargé de surveiller les environs depuis un abri souterrain dans lequel s’entassent les survivant·es. De même, Chouchan qui attend ardemment le retour de son époux pris en otage chante toujours aussi superbement. Il semble que la violence et le danger qui gouvernent leur quotidien n’aient que peu de prise sur les rêves des Arménien·nes. Ceux-ci continuent de luire chaque nuit, avec obstination, comme c’est le cas pour Elmira, la voisine du couple, qui « était le genre de personne qui mourrait et ressuscitait chaque jour ».
Les courts chapitres du récit nous font voguer à travers les décennies et les conflits, faisant se superposer les épisodes de l’Histoire et leurs incidences sur la poignée de personnages que nous accompagnons. La brutalité, l’indigence et la souffrance frappent de plein fouet les plus vulnérables, bien souvent les femmes et les enfants. « Il faut produire des rideaux noirs et opaques pendant les guerres et couvrir toutes les fenêtres des pièces où vivent des enfants. Peu importe qu’ils ne voient pas le soleil, pourvu qu’ils ne voient surtout pas la guerre. » C’est impossible, et les traumatismes se répercutent implacablement de génération en génération.
L’écriture pleine d’espoir de Hovik Afyan (née en 1983), nourrie du désir, de l’amour et de la bienveillance de ses semblables, habitée par la nécessité de créer, nous fait espérer un monde meilleur dans lequel cette chaîne infernale serait brisée et la paix retrouvée.
Camille Cloarec
Rouge, de Hovik Afyan
Traduit de l’arménien par Anahit
Avetissian, La Peuplade, 168 pages, 20 €
Domaine étranger La guerre et la paix
octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257
| par
Camille Cloarec
Le premier roman de Hovik Afyan nous transporte en Arménie, territoire mis à mal par les conflits armés, irrigué par le courage de ses habitant·es.
Un livre
La guerre et la paix
Par
Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°257
, octobre 2024.

