Javier Zamora, né en 1990, a neuf ans quand il quitte le Salvador clandestinement, tout seul, solito, pour rejoindre ses parents à Las Americas. Après avoir vécu et étudié aux États-Unis, il publie à vingt-sept ans, en anglais, sa première création consacrée à cette expérience radicale et fondatrice, un recueil de poésie intitulé Unaccompanied. Auréolée de nombreux prix, cette œuvre lui ouvrira la voie à la citoyenneté américaine. Peu de temps après, mû par une sorte de nécessité intérieure et par le besoin de faire comprendre à un large public ce que vit un enfant migrant, il se lance dans la rédaction d’un long récit autobiographique uniquement dédié aux neuf semaines qu’a duré son incroyable odyssée. Mais il choisit cette fois de la raconter à hauteur d’enfant. Là où le poète n’hésitait pas à parler de politique, l’écrivain prend la décision de rester fidèle au garçonnet qu’il était. Il se consacrera à restituer, avec le plus d’honnêteté possible, le regard naïf, sans cesse surpris, souvent terrifié, du Javiercito quittant pour la première fois de sa vie sa famille et son village natal, pour se retrouver seul enfant au milieu d’un groupe d’adultes inconnus.
Voici donc un jeune auteur qui choisit de raconter deux fois la même expérience, revisitant les mêmes lieux, du Salvador à l’Arizona en passant par le Guatemala, le Mexique puis le désert de Sonora, détaillant les arrestations, les marches de nuit, les barbelés à franchir comme autant de sauts d’obstacles, la peur permanente, l’infinie répétition des paysages, les journées passées à attendre qu’un prochain passage s’organise. Cependant, à l’écriture lapidaire, militante, des poèmes se substitue une narration enfantine, au premier degré, sans recherche d’effets stylistiques, à charge pour le lecteur de deviner l’épaisseur des événements que le jeune garçon affronte et encaisse sans filtres, sans explications. L’enfant vit au présent, il est rarement mis au courant des étapes à suivre, des raisons de tel ou tel déplacement, telle ou telle disparition, il tente de se faire discret, de ne pas se couvrir de ridicule au milieu de tribulations difficilement supportables parfois même pour un adulte. Il lutte contre l’ennui à sa manière en recréant le monde autour de lui, affublant de sobriquets les personnes qu’il croise, chassant une peur panique grâce à la simple présence d’un lézard, observant le comportement des adultes pour essayer de les comprendre. À travers les sensations, les émotions retrouvées du jeune narrateur, livrées brutes, sans apprêts, le lecteur se retrouve immergé d’une manière inédite dans la réalité de ce voyage clandestin qui aura marqué pour Javier Zamora la fin de l’enfance.
C’était la première gageure de la traduction, trouver et conserver pleinement une voix d’enfant, cette voix particulière, au fil des pages. Lui rester fidèle du début à la fin, sans varier, sans faux pas, sans glissade vers un ton ou un regard adulte. Respecter la contrainte narrative qui s’est imposée à l’auteur. Oublier les plaisirs de l’infidélité propres à la traduction. La complexité du rendu résidant non pas dans l’interprétation, le « détricotage » du texte, mais dans son apparente simplicité enfantine.
Le second défi tenait à toutes ces parties du récit qui ne relèvent pas des épreuves physique et morale, mais revêtent pour l’enfant une dimension plaisante de découvertes ou de remémorations. Ainsi l’usage de la langue, de la culture et de la géographie salvadoriennes tient une place importante dans les souvenirs de Javier Zamora. Ils participent d’une forme de gaieté, de foi dans l’avenir, qui n’abandonnent jamais le narrateur. La sensibilité de l’enfant aux différences entre sa langue natale et le mexicain par exemple, accentuée par le fait qu’il doit passer pour un locuteur natif et que la moindre bévue langagière risque de le faire repérer, émaille de nombreux moments et leur donne une tonalité originale, unique dans un récit de migration. Il en va de même pour son étonnement, souvent ravi, face aux variations d’un même plat d’un pays à l’autre. Cette prédominance des sensations verbales, culinaires, qui colorent la narration, lui donne toute sa saveur, il a paru nécessaire de l’accompagner dans la version française. De nombreuses questions se sont posées avant de prendre une décision : fallait-il, comme dans la version originale, laisser le lecteur deviner intuitivement grâce au contexte, le sens des mots et expressions hispaniques ? Devait-on utiliser des notes de bas de page qui pouvaient paraître fastidieuses ? Traduire dans le fil du texte ? Créer un glossaire ? Ces deux dernières options ont finalement paru les plus utiles pour d’une part faciliter la lisibilité du texte, et d’autre part rendre justice à la richesse de la culture salvadorienne ainsi qu’à la curiosité insatiable que manifeste l’enfant attentif aux mots et au monde qui l’entourent.
L’expérience migratoire vécue par Javier Zamora a beau dater de vingt-cinq ans, elle conserve toute son actualité et son universalité. L’écrivain au destin atypique, qui s’est installé à Tucson, Arizona, au nord de ce désert où il a failli mourir, poursuit désormais son œuvre autobiographique tout en participant comme bénévole aux secours mis en place par Salvavision, une ONG d’aide aux demandeurs d’asile. Pour que l’enfant continue d’espérer.
* A traduit entre autres Kevin Powers, Matilde Asensi, Adam Ross, Quentin Tarantino. Solito (496 pages, 25 €) paraît aux éditions Gallimard le 10 octobre.
Traduction Carole d’Yvoire
octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257
Solito de Javier Zamora
Un livre
Carole d’Yvoire
Le Matricule des Anges n°257
, octobre 2024.

