Autant de voies espérées possibles d’une sortie de la stupeur
Avec panache, rigueur, feu, et contre tous ceux qui appellent de leurs vœux une « post-poésie », Jean-Paul Michel associe la poésie à une forme de vie, un mode d’être fondé sur un rapport lucide et vivant à ce qui est, à ce qu’il en est de ce qui est. Et ce, en plaçant l’être « en face de lui-même » comme devant cette flagrante commotion qu’est le fait d’exister, d’être, au sein d’un réel qui échappe foncièrement aux prises du langage et de la raison. Ce réel, c’est l’infini de ce qui est, le tout-autre, le « sans sujet ni fin », le sans-limite, le toujours-déjà-là dans « son infinie advenue à soi hors tout sens », avec ses infinies beautés comme avec ses horreurs, sa plus crue et sa plus sauvage réalité. « La mugnificence du réel n’a pas moins d’être que sa misère. » Comme sa logique relève de l’impensable, et comme sa part maudite se soustrait à l’entendement, la pensée ne peut que buter sur cet « impossible-à-penser » réel. « Existentiellement, ce grand dehors nous tient. Poétiquement, il nous oblige. »
L’échec de la raison appelle donc un autre mode de connaissance basé sur l’expérience sensible de l’étonnement d’être et de la surprise d’« être-là », d’être attentif à tout ce qui, dans la présence, peut advenir. Ces épreuves échappent au dicible, mais on peut en « recevoir des preuves par le fait ». Inséparable de l’apparaître, l’être surgit à la manière d’une épiphanie. Il se manifeste comme « l’éclat de ce qui est ». Dans la stupeur, accueil est alors donné à ce qui vient, à ce qui nous livre à la chair du monde et nous plonge au plus palpable de l’exister. L’existence, la vie, un instant devient un temps illimité, un éclat que le poème doit refléter. Cette présence de l’être, dans son infigurabilité, dans sa vaste et impénétrable totalité, demande à être reconnu comme « le fait même de ce qui est » : elle est cela même qui appelle le poème. Jean-Paul Michel s’en explique dans Le « là » de l’être-là et la « présence à soi » du « poème-comme-poème ».
Loin d’être rien, le poème est au contraire un acte de justice qui répond à l’éblouissant éclat de ce qui est, lui adresse un signe de reconnaissance, et le sauve, au sens où il tente de le faire être à nouveau. C’est une lutte, une audace, un pari qui défie les pouvoirs du langage et pose la question de la puissance/ impuissance de la parole humaine à saisir et garder vivante la violente beauté du monde jusque dans ce qu’elle peut avoir de fatal et d’insoutenable. Dans sa matérialité verbale, scripturale, et en tant qu’objet et geste, le poème doit être « un concentré de forces agissantes, sur lequel un autre doit pouvoir prendre appui, un jour ». Tous les moyens sont bons, « qui ne lassent pas », toutes les licences sont valides, car il s’agit d’« aider au bondissement de la chose nommée par les puissances propres du fouet d’un vers pur, désintéressé, d’une sainte audace ». Les embardées syntaxiques, le choc, la surprise, l’irrégulier, tout ce qui contribue à produire un effet de saisissement est bon tant il s’agit pour le poème de rendre la palpitation secrète de l’Être de par le monde : « du réel advient dans le poème. »
Dans sa façon de se déployer en accordance avec le monde comme présence, il relève, le poème, des cérémonies transactionnelles des mortels avec le Grand Dehors, cette chose qui toujours se soustrait à la lumière du savoir et à laquelle il faut donner réponse humaine. Vouloir le poème comme art est au cœur d’Autant de voies espérées possibles d’une sortie de la stupeur. Par-delà l’œuvre d’art comme moyen de contenir l’infini sans forme, de lui imposer une figure et un Nom, mais aussi comme moyen d’accès à une beauté stimulante qui relance la vie – mortelle – dans ses possibilités et sa puissance d’être, y sont médités les rapports du poétique avec les expressions de l’apotropaïque et du propitiatoire où Jean-Paul Michel voit la source de la « sorcellerie évocatoire » comme celle de l’hallucination rimbaldienne. Cérémonie des plus intimement fondatrice, la poésie réintroduit du possible dans l‘existence et l’arrache à la fascination de l’impossible. Telle est la vertu de la poésie de Jean-Paul Michel : elle est un feu qui fait être et incite à pratiquer la vie comme « une brûlure, pas un calcul ».
Richard Blin
De Jean-Paul Michel, Autant de voies
espérées possibles d’une sortie de la
stupeur, William Blake and Co., 40 pages, 12 € ; Le « là » de l’être-là et la « présence à soi » du « poème-comme-poème » et Injonctions et censures intimes des Morts, Le pauvre songe, 32 pages, 10 €, et 16 pages, 6 €

