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Domaine étranger Anonymous chez les poilus

juin 2024 | Le Matricule des Anges n°254 | par Jérôme Delclos

Entre fiction et essai, Wu Ming restitue un nom et une voix à des oublié.es de 14-18. La littérature comme combat et résistance.

L' Invisible partout

Wu Ming veut dire « personne » : non pas le nom d’un auteur chinois mais celui d’un collectif bolognais dont les éditions Métailié poursuivent la traduction. Leur nombre fluctue, de cinq à l’origine en 2000 il en reste trois : Roberto Bui, Giovanni Cattabriga, Federico Guglielmi. Leur production est abondante et très suivie en Italie, d’autant que cette entreprise collective a généré la « Wu Ming Foundation » : un foisonnement de projets artistiques engagés en politique, avec site internet, blog, groupes de musique, radio, « concerts parlés » et autres grands rassemblements mêlant culture et contestation, plus une myriade d’autres groupes proches, comme « Alpinissimo Molotov » qui pratique la randonnée pour faire des « rituels de décontamination des sites de montagne où les néofascistes se sont rassemblés », nous apprend Isabelle Mayault dans un article de la Revue du Crieur (2018/1 N°9, disponible sur le site cairn.info). Wu Ming déclare écrire des « récits hybrides » ou « Objets Narratifs Non Identifiés » entre fiction et essai historique, et revendique « une nouvelle littérature épique » qui donne à entendre la voix de celles et ceux méprisés par les historiens comme par les romanciers. L’éthique du collectif anonyme, selon une interview en 2009, s’inspire du « football total » pratiqué dans les années 1970 par l’Ajax d’Amsterdam : chaque joueur doit pouvoir prendre la place de n’importe quel autre dans l’équipe.
L’Invisible partout (2015) est composé de quatre nouvelles ou récits se déroulant durant la Grande Guerre. L’originalité de cet ensemble tient déjà au point de vue transalpin : quand notre récit national, notre célébration de l’armistice et nos programmes scolaires concentrent la mémoire de 1914-1918 sur la France et l’Allemagne, nous oublions que la Boucherie était mondiale. Pour ne citer qu’eux, les Italiens, entrés dans la guerre en 1915, y ont perdu autour de 650 000 soldats.
Il faut s’y reprendre à deux fois pour comprendre pourquoi le dossier de presse de Métailié qualifie de « roman » ce recueil de nouvelles, et en quoi elles sont des « OLNIs ». Va pour un roman si l’on tient compte de sa grande unité de thèmes, d’ambiance et de style. Et pour un « OLNI » si l’on considère le souci remarquable des Wu Ming pour incarner, en effaçant leurs propres patronymes, des sans-noms exhumés d’une documentation que l’on retrouve dans l’appareil de notes, et qu’ils sauvent de l’oubli.
Plus ceci, et c’est là la patte du groupe, que les quatre textes explorent des angles morts de la recherche en histoire. Ainsi du premier qui met en scène un fils de paysans, trop jeune pour la guerre mais qui triche sur son âge pour la rejoindre et échapper ainsi à sa famille : à rapprocher du passionnant essai de Manon Pignot, L’Appel de la guerre, des adolescents au combat, 1914-1918 (Anamosa 2019, réédité en poche en 2023). La deuxième nouvelle, dans la veine du roman populaire que promeut Wu Ming, est une bluette mais sur fond de la psychiatrie de guerre et du dépistage des simulateurs. Le récit progresse en tresse : l’histoire de Lisa, partagée entre son mari interné et un chevalier servant très épris, la correspondance de la jeune femme avec son époux, et les rapports des psychiatres. Psychiatrie et trio, encore, dans le troisième texte dont les personnages sont André Breton, la « Nadja » de son livre, et Jacques Vaché. Le quatrième, un récit-essai sous-tendu par un gros travail d’enquête, raconte les peintres italiens géniaux qui inventent le camouflage, avec ses péripéties… et ses amertumes : on n’y camoufle pas les hommes dont les uniformes voyants font des cibles idéales sur la ligne de front, mais, qui eux ont du prix, les canons en vert et les avions en bleu ciel.
Le mouvement porté par Wu Ming, hyperactif et bankable en Italie, n’a pas d’équivalent en France où aucun éditeur n’est intéressé par son mémorandum en anglais New Italian Epic, ni par ses autres et nombreux écrits théoriques : notre pays des Lumières et des nombrils éclairés répugne à dissocier le livre de la trombine et du nom d’une marchandise à exhiber : l’auteur ! Avis aux amateurs & trices.

Jérôme Delclos

L’Invisible partout
de Wu Ming
Traduit de l’italien par Serge Quadruppani
Métailié, 205 p., 20

Anonymous chez les poilus Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°254 , juin 2024.
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