Chaque année, aux beaux jours, notre crapuleux lectorat délaisse son Matricule (dossier juillet-août : Gérard Tribouille, « Écrire à hauteur d’homme ») pour le numéro d’été Spécial Sexe des Inrocks. Il est temps que ça cesse. Il est temps de contenir cet exode, et de marier l’exigence du style aux hurlements du plaisir, pourquoi pas avec les Dernières nouvelles d’Éros – pas le très attendu biopic sur Ramazzotti, mais un collectif « pansexuel » de onze textes mis en œuvre par Olivier Guez. Dès la première phrase immersive de son introduction (intitulée Préliminaires, mmm), on commence à transpirer : « Par une après-midi d’été, une sieste longue et chaude, que taquinent le ressac de la mer, le balbutiement des grillons ». Non loin de ces grillons qui balbutient, la fièvre monte : « les corps se frottent, les corps s’offrent à l’avenant », ce qui semble une sorte de gradation. Mais patience, on ne va pas tout de suite tomber le maillot ; Olivier Guez commence par prendre un peu de hauteur, c’est-à-dire qu’il prédique comme un fou : « l’érotisme est quête de plaisirs », « l’érotisme est humain », « l’érotisme est universel », « L’érotisme est une contre-culture », « il est cosmopolite ; il est imprévisible », « il méprend les classes, les races, les genres ». MÉPRENDS-MOI, s’étrangle-t-on depuis les temps les plus sauvages ; sauf que planent diverses menaces : menaces éternelles (« la passion tourmente et peut conduire à la destruction ») ou menaces de notre monde où l’individualisme se fait roi. « Chacun cherche sa voie, quitte à mésestimer l’autre, à fracasser son couple comme une coquille de noix contre un rocher » : comparaison ô combien évocatrice ! Qui d’entre nous ne s’est désolé de voir toutes ces coquilles de noix fracassées sur les rochers ?
Et ce n’est pas tout. Le préfacier est encore averti de certaine déchéance du libertinage : « l’érotisme s’est massifié », il se trouve désormais « à la portée de tous, d’un simple clic ou d’un like pathétique ». Pour échapper à cette massification, le recueil délivre quelques pistes : ses récits, quand ils sont situés, savent éviter les campings du Cap d’Agde – l’amour se dit ici Piazza di Spagna ou dans un bistrot japonais, et se fait sur l’île de Long Island, dans un casino de Karlsbad, une bastide provençale, ou plus simplement au cœur du 17e arrondissement. C’est à l’ombre de ces asiles qu’on pourra, comme dans Dérèglement priapique de François-Henri Désérable, apprécier comme il se doit un Château d’Yquem 67 : « Il y avait là du miel, du foin fraîchement coupé, de la pêche rôtie, une pointe de tarte au citron – un nez prodigieux, dense, presque lyrique. » Quel rapport avec la chose, dira-t-on ? Mais c’est la même hyper-sensorialité qui permet de s’enivrer des corps aux arômes vapote : ici « le goût cerise de ses seins menus » (Les mouettes et le jaguar, Guez derechef), là le sexe féminin qui peut avoir « l’odeur de la paille humide d’un nid accueillant » (La main, Anne Berest), voire un « goût de menthe et de salpêtre » (les œnophiles de Désérable, qui ont décidément le palais très fin). Une fois qu’on a aiguisé ses sensations, qu’on a convoqué quelques souvenirs de cinéma (rien qui sente ici son René Chateau Vidéo, plutôt une ambiance festivalière : Antonioni, Demy, Wenders), il ne reste plus qu’à travailler la langue, notamment pour y débusquer les analogies, d’un relatif classicisme topographique chez Olivier Guez – « paume, doigts aventureux parcourent collines et vallées voisines » (on a enlevé les déterminants avec les vêtements) –, plus hétéroclites chez Kamel Daoud où le corps des amants se voit « transformé en oreille géante, avec au centre une vulve brûlante et une plume cherchant l’encre la plus ancienne ».
De ces deux cents pages de stupre, on extraira encore le récit de Leïla Slimani-Cartland, exemplaire du « défi littéraire » promis en quatrième de couverture. On y suit Irène, médecin minée par la lassitude et la mélancolie (« Sur le chemin de son appartement, elle pense à son propre sexe »). Un rebondissement relance alors brillamment l’intrigue : « Et puis elle reçoit ce courriel lui proposant de participer à un congrès de chirurgie esthétique au Brésil ». Voilà qui fait envie, mais nous n’en dirons pas plus, sinon qu’à la fin « Un frisson parcourt le dos d’Irène », tandis que dans le jardin tropical d’un hôtel de Rio, un homme « très élancé », au « discret accent » et aux cheveux gris « très brillants sous le soleil matinal », lui fait comprendre qu’elle « Elle devrait faire comme les oiseaux. Se laisser porter, ne plus opposer de résistance, s’abandonner à la force du vent ». Irène fait donc comme l’oiseau, confirmant par-là les Préliminaires du recueil selon lesquels « l’érotisme sera transgression et le libertin un rebelle ». Et annonçant aussi une actualité plus éditoriale : le 13 mai dernier, le journal Marianne demandait à Olivier Guez si ses Dernières nouvelles d’Éros, parues chez Grasset, avaient pu précipiter l’éviction d’Olivier Nora. « Peut-être », répondit-il. « Ce qui est certain », c’est que plusieurs de ces textes peuvent être lus « à la lumière de ce qu’il se passe ». Alors, un manifeste anti-Bolloré ? « Il peut l’être dans sa réception ». Et à l’avenant.
Gilles Magniont
Illustration : Patrick Arcat
À la pointe Les libertins se cachent pour mourir
juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275
| par
Gilles Magniont
Les libertins se cachent pour mourir
Par
Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°275
, juillet 2026.
