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Intemporels Un certain prix à payer

juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275 | par Didier Garcia

Le romancier américain Steve Tesich (1942-1996) signe avec Price un roman désenchanté sur la fin de l’adolescence.

Comme ses deux meilleurs potes Larry Misiora et Billy Freund (que tout le monde appelle Freud) avec lesquels il traîne dans les rues d’East Chicago (où l’auteur a lui-même vécu), Daniel Price n’a aucun projet d’avenir lorsqu’il en termine avec ses études au lycée. Il le reconnaît lui-même, avec son diplôme en poche : « Ma scolarité était derrière moi. La porte du passé se fermait. Aucune ne semblait vouloir s’ouvrir », d’autant qu’une récente défaite en finale de l’Indiana l’a contraint à renoncer à une carrière sportive en tant que lutteur. Malheureusement pour cet ex-lycéen de 18 ans et narrateur du roman, le destin va lui donner un drôle de coup de pouce et l’aider à occuper son premier été de jeune adulte.
Deux forces antagonistes font brusquement irruption dans sa vie : il tombe amoureux de la belle Rachel et son père se retrouve traité pour un cancer dont il ne guérira pas. Ces deux axes vont s’entremêler et se contrarier jusqu’à la page 435, autrement dit jusqu’au décès du père.
Le jour où Price échange enfin un baiser avec Rachel, il éprouve le désir, d’ailleurs bien légitime, d’aller voir les gens « pour leur expliquer qu’être heureux était à portée de main. » L’euphorie est de courte durée : « La maladie de mon père ne pouvait pas tomber plus mal », note-t-il d’abord égoïstement. L’admission du malade à l’hôpital au contraire le réjouit, puisqu’il pense aussitôt que son absence lui permettra d’inviter Rachel chez lui. Durant les premiers jours de son hospitalisation, il en vient à redouter que son père ne guérisse, autrement dit qu’il rapplique à la maison avant qu’il n’ait pu coucher avec son amoureuse. Littéralement emporté par « le fleuve Rachel », la raison semble lui faire de plus en plus défaut : « J’avais peur que sa maladie ne franchisse les murs de l’hôpital pour venir m’infecter, infecter Rachel, nous infecter tous les deux. » Lorsque le père est de retour auprès des siens, ce dernier semble prendre un malin plaisir à montrer à son fils, qui doute déjà de l’authenticité des sentiments de sa belle, qu’il se méprend sur l’amour que lui porte Rachel. Le discours paternel se fait volontairement délétère, comme s’il s’agissait pour lui, désormais condamné à une mort certaine, de contester à son fils le droit au bonheur : « Ce n’est pas si terrible, le malheur. Ça paraît affreux au début mais on finit par s’y habituer. Pourquoi moi ? Oui, pourquoi moi, se demande-t-on les premiers temps. Mais ensuite, on s’habitue… » On ne s’étonnera donc pas que la vie quotidienne devienne conflictuelle entre les deux hommes et que Price éprouve parfois, lorsqu’il promène son père sur son fauteuil roulant dès qu’il lui faut prendre le relais de sa mère partie travailler, de plus en plus souvent le désir d’abandonner homme et fauteuil en plein milieu des rails. Price aura beau faire, beau croire qu’il finira par comprendre Rachel, qui se donne moins facilement qu’elle ne se refuse à lui, beau imaginer quel sera son soulagement lorsque son père aura bel et bien disparu, le ver est dans le fruit : l’été 1961 révèle au jeune homme que tous les êtres humains sont « voués à disparaître », que tout espoir sera « forcément déçu » et que l’amour aussi finira tôt ou tard par s’éteindre.
Comme le lui rappelle son père peu de temps avant sa mort, quand on s’appelle Price, on peut raisonnablement s’attendre à avoir un prix à payer (comme tout un chacun finalement). Tel est peut-être le message de ce roman d’apprentissage (publié aux États-Unis en 1982 mais traduit pour la première fois en français en 2014), dont la singularité est de ne pas s’étaler sur plusieurs décennies mais de se concentrer sur quelques mois, en se focalisant sur le premier grand tournant de la vie d’un jeune diplômé. Cet été 1961 lui fait certes découvrir l’amour, mais alors un amour compliqué, qui le laisse trop souvent sur sa faim et qui lui donne une image sérieusement écornée de la passion amoureuse (il lui faudra un électrochoc particulièrement douloureux pour se faire une raison et mettre un terme à cette relation pour le moins toxique). Avec Steve Tesich (qui aura mis dix ans à composer ce qui fut son premier roman) la sortie de l’adolescence ressemble à une rapide descente aux enfers : « Je n’avais que dix-huit ans. Je pensais à tout ce temps qu’il me restait, à cette existence qu’il allait falloir vivre jour après jour, en me demandant sans cesse si tous ces problèmes finiraient par disparaître. » L’optimisme n’étant pas le naturel de l’auteur, on peut affirmer qu’ils ne faisaient que commencer.

Didier Garcia

Price, de Steve Tesich, traduit de l’anglais (États-Unis) par Janine Hérisson et
Monsieur Toussaint Louverture, Points,
528 pages, 8,95

Un certain prix à payer Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°275 , juillet 2026.
LMDA papier n°275
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LMDA PDF n°275
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