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Histoire littéraire Le ruban au cul d’Olympia

mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273 | par Yann Fastier

Thibault Saillant retrace la singulière épopée de la maison d’édition de langue anglaise créée par Maurice Girodias en 1953.

Olympia Press. Une avant-garde pornographique

L’histoire de l’édition – pornographique ou non – est un ressort puissant de la libido du bibliomane. Parmi les mille et trois objets de sa concupiscence, certains petits livres verts ont une aura particulière, quasi mythique, que l’effeuillage précis et documenté de Thibault Saillant ne ternit pas, bien au contraire.
Mythique, en effet, Olympia Press le reste à double titre. D’abord pour sa rareté : bien qu’édités à Paris, ses livres exclusivement en anglais n’étaient pas destinés au marché français, si bien qu’ils ne courent pas les boîtes à livres. Ensuite, bien sûr, pour avoir été l’inventeur de Lolita de Nabokov, du Ginger Man de J.P. Donleavy (1955), du Candy de Southern & Hoffenberg (1958) du Naked Lunch de William Burroughs (1959) et de quelques autres dont Maurice Girodias fit les fleurons d’un catalogue qui n’en demandait ordinairement pas tant.
Car la vocation d’Olympia Press était d’abord et avant tout fonctionnelle : constatant la grande misère des très puritains pays de langue anglaise en matière d’onanisme littéraire et fidèle à la formule de son défunt père, découvreur d’Henry Miller à l’enseigne d’Obelisk Press, Girodias, sitôt sorti du marasme de l’après-guerre, entreprit de fournir touristes et troufions en livres de boule. Pour ce faire, entre quelques traductions plus ou moins fidèles de classiques de l’érotisme (Genet, Pauline Réage…), il pouvait compter sur une fine équipe toujours renouvelée de jeunes expats et d’apprentis littérateurs, bien contents de pouvoir se faire la main – si l’on peut dire – tout en faisant bouillir la marmite grâce aux 500 $ dont les rétribuait généreusement l’éditeur, quand il avait le temps. Car Maurice Girodias était un homme pressé, toujours fourmillant d’idées, toujours au taquet, d’autant que, même en France, la galipette n’allait pas de soi : l’Intérieur veillait au grain, dûment renseigné par les Anglais de ce qui se tramait dans cette louche officine. Et les interdictions de pleuvoir, obligeant l’éditeur à lutter pied à pied contre la censure, dont il devint en quelque sorte le meilleur ennemi au fur et à mesure qu’Olympia Press croissait en notoriété et que – hasard ou accident – lui advenaient quelques chefs-d’œuvre.
Car, il faut bien l’admettre, c’est un peu faute de mieux que Nabokov et les autres devaient tomber dans son escarcelle, devant l’impossibilité, surtout, de se faire éditer aux États-Unis. Le boutiquier n’étant jamais bien loin derrière le Chevalier Blanc, Girodias, tout en mesurant parfaitement sa chance sur le plan littéraire, n’hésita jamais à les instrumentaliser face à la justice pour préserver un petit commerce habituellement moins bien achalandé (à en juger par les extraits traduits par l’auteur, l’ordinaire d’Olympia Press ferait aujourd’hui rigoler le lecteur le plus distrait d’Esparbec).
Quoi qu’il en soit, une certaine folie des grandeurs et la vis toujours plus serrée du pouvoir gaullo-pompidolien finirent par avoir raison de notre Don Quichotte qui, tout schuss, prit l’avion pour New York.
C’était déjà trop tard. On était à la fin des années 1960, la libération sexuelle était passée par là, l’érotisme s’étalait partout et Olympia Press, nonobstant quelques coups fumants (le SCUM Manifesto de Valerie Solanas), n’était plus qu’un acteur marginal dans un marché pléthorique. Obsolète, minée par les dettes et d’improbables démêlés avec l’« église » de Scientologie, la maison-mère devait s’éteindre d’elle-même, après avoir signé l’un des chapitres les plus pittoresques de l’édition d’après-guerre.
Un pittoresque dont ce livre, issu de la thèse de l’auteur, rend compte avec beaucoup de vie et de sérieuse clarté, sans s’attacher outre mesure – et on lui en sait gré – à la personnalité à la fois flamboyante et ambiguë de Maurice Girodias, auquel ses propres mémoires ainsi qu’un livre de sa fille, Juliette Kahane, ont déjà amplement rendu justice.
Et le bibliomane repu, refermant ce beau livre rose à la maquette impeccable, de s’endormir heureux.

Yann Fastier

Olympia Press. Une avant-garde pornographique,
de Thibault Saillant
L’Échappée, 317 pages, 24

Le ruban au cul d’Olympia Par Yann Fastier
Le Matricule des Anges n°273 , mai 2026.
LMDA papier n°273
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LMDA PDF n°273
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