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Égarés, oubliés Barbaro chez les barbares

avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272 | par Éric Dussert

Marchand et diplomate, le Vénitien Giosafat Barbaro, témoin de la déliquescence de la Horde d’or de Tartarie, a décrit la Perse de son temps.

Au centre du monde… »

Si certains va-t-en-guerre de nos contemporains avaient lu ce qui suit, peut-être auraient-ils renoncé à leurs jetés de bombes. C’est Giosafat Barbaro, citoyen patricien de Venise né en 1413, qui s’exprime : « Toute la région de la Perse que nous avons traversée jusqu’alors est désertique, grisâtre, argileuse, écailleuse et pierreuse, pauvre en eau, ce qui explique pourquoi là où il y en a on trouve quelques villages, détruits cependant en grande partie, qui ont tous un château construit en terre. Les champs, les vignes et les vergers sont cultivés à force d’eau, de sorte qu’il est difficile d’habiter là où il n’y a pas d’eau. » Mais c’est là boutade de chroniqueur matriculesque que de laisser imaginer que le récit par lui-même de ses deux voyages dans le Caucase (1436-1437 ?) – la Tana est alors le nom du Don – et en Perse (1473-1479) se résume à ce genre de propos décevants. Non, Giosafat Barbaro, dont la connaissance est justement renouvelée par Pascal Vuillemin aujourd’hui – ce dernier avait déjà permis en 2016 d’accéder dans la même collection au récit de voyage en Perse (1474-1477) d’un autre Vénitien, Ambrogio Contarini (1429-1479) –, a laissé un témoignage autrement plus intéressant. On y découvre la richesse de régions dont il ne masque pas la grande complexité. « Je dirais de Derbenth une chose qui semble merveilleuse. Lorsque l’on se rend dans ce lieu par une porte, on trouve jusque sous les murailles des raisins et des fruits de toutes sortes, et notamment des amandes. Depuis l’autre porte, et sur une distance de dix, quinze et vingt milles sinon beaucoup plus, il n’y a ni fruits ni arbres, à l’exception de cognassiers sauvages. Alors que je me trouvais là, je vis dans un entrepôt deux ancres d’au moins huit cents livres chacune, ce qui me permet de croire que dans le passé on faisait usage ici de très gros navires. De nos jours, les plus grosses ancres que l’on trouve pèsent de cent cinquante à deux cents livres chacune. »
Traduit en français pour la première fois, le récit de son ambassade est un texte passionnant, riche de considérations culturelles et géopolitiques, mais aussi ethnologiques, comme les « impostures religieuses » qui lui tiennent beaucoup à cœur, ou ce rite martial en usage chez les chevaliers qui tiennent l’ivresse indispensable à leurs rencontres après les combats, associant à ce lâcher-prise le courage au combat, et le courage qui fut nécessaire aux chevaliers tués désormais fantômes…

Barbaro avait quitté Venise le 18 février 1473, nous dit Pascal Vuillemain, dans un convoi composé de deux galères légères et de trois galéasses armées de canons. « Après avoir traversé une partie de l’Anatolie, franchi les monts Taurus au prix d’un raid de brigands (…), Barbaro entra dans Tabriz à la fin du mois d’avril 1474. Immédiatement présenté à Uzun Hasan, il devient très vite un de ses familiers, invité à toutes les cérémonies et festivités de la cour – qu’il se plait à décrire en détail – et parvint à nouer une certaine d’intimité avec le souverain. » Barbaro, toujours conscient de sa mission, profite des déplacements et combats du souverain pour établir une carte des principales villes et places fortes de Perse, estimer les troupes et comprendre l’organisation du pays, mais son emploi d’ambassadeur ne donne point de résultat. À la mort du roi, en janvier 1478, l’espoir d’une alliance de la Perse avec Venise contre les Turcs a fondu. Il rejoint la Sérénissime et reprend ses fonctions administratives dans la cité, écopant de quelques rappels à l’ordre et réprobations, jusqu’à son remplacement en tant que Provéditeur général de Polésine, portion de la République de Venise. Arrivé à l’âge de 74 ans, il était temps pour Barbaro de convoquer ses souvenirs dont il achève la rédaction – le ton « parlé » du texte semble indiquer qu’il a été dicté plutôt qu’écrit de sa main – le 21 décembre 1478, « pour le plaisir de ceux qui se délecteront à lire des choses nouvelles mais également pour le profit de notre patrie si elle avait besoin dans l’avenir d’envoyer quelqu’un dans ses régions (…) pas plus dans l’un que dans l’autre (partie) je ne m’attarderai sur la fatigue ainsi que sur les dangers et les désagréments que j’ai endurés. » Durant les sept années qui suivent, il prétend à de nouvelles hautes charges, ne les obtient pas, se replie dans son palais et s’éteint au cours de l’année 1494.

Éric Dussert

« Au centre du monde… », de Giosafat Barbaro

Édition et traduction du vénitien de Pascal Vuillemin, Classiques Garnier, « Bibliothèque d’histoire médiévale », 390 pages, 45

Barbaro chez les barbares Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°272 , avril 2026.
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